Dimanche 3 janvier 2010
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Après ceux des « prophètes » Elie Marion et Abraham Mazel, l’historien Jean-Paul Chabrol brosse le portrait chaleureux du
« prédicant » François Vivens (1664-1692). Complétant ainsi excellemment sa « trilogie » huguenote. Tout ensemble monographie - étude documentée des persécutions religieuses précédant la guerre des Cévennes (1702), et biographie - récit de la vie brève d’un régent d’école originaire de Valleraugue, porteur de
la Parole protestant, mort les armes à la main à 28 ans ! Le pasteur et historien Napoléon Peyrat
(1809-1881) a montré que la révocation de l’Edit de Nantes (1685) avec la fermeture des temples, l’exil des ministres du culte réformé, les
dragonnades dans les bourgs cévenols suscite, a contrario de la crainte et de la résignation recherchées, un double phénomène de résistance. Le besoin de se retrouver entre croyants et
la prière en commun dans ce maquis qui va se nommer Désert en référence à l’Ecriture. L’émergence parmi les fidèles des plus éloquents qui seront appelés les Prédicants.
François Vivens est l’un d’eux. « Capable d’enflammer les plus tièdes et les plus froids ». Un activiste qui va subjuguer une « société déchirée et déboussolée » par le
terrorisme d’Etat. J.P. Chabrol observe que cette sorte de révolution sacerdotale est considérée par le surintendant royal Lamoignon de Basville à la façon d’une insurrection permanente. D’où une
tentative de compromis suivie de l’exil volontaire de Vivens. Puis de son retour au pays. Et de l’échec du soulèvement de la Can de l’Hospitalet (1689). Le temps des prédicants s’achève. Rolland
et Jean Cavalier vont arriver. Vivens l’avait dit : « …si un loup vient à dévorer le troupeau, il faut tuer le loup ».
Michel Boissard
François Vivenqs prédicant au Désert, J.P. Chabrol, Alcide, 2009, 10 euros
Par Michel Boissard
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Dimanche 3 janvier 2010
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Comme pour témoigner que l’œuvre du Prix Nobel 1957 disparu le 4 janvier 1960, demeure un vivant lieu de mémoire de notre littérature, on réédite - avec
raison - « La Mort heureuse » (Folio, 2010, 5,60 euros), la première fiction d’Albert Camus (1913-1960). Dont l’universitaire nîmoise Séverine Gaspari - un des soixante-cinq
contributeurs du récent « Dictionnaire Camus » - souligne qu’elle préfigure l’imaginaire et la thématique romanesques ultérieurs de l’écrivain. C’est précisément le mérite de cet
ouvrage - pendant nécessaire du « Dictionnaire Sartre » (Champion, 2004, 70 euros) - de dissiper les lieux communs attachés à l’auteur de
« Caligula » (1943). Pour avoir été prématurément brisée par un accident de la route, la vie créatrice inachevée de Camus est cependant
extraordinairement marquée par la diversité. Assignée à la pauvreté par ses modestes origines familiales de pied-noir d’Algérie, elle légitime la méritocratie républicaine de la IIIe République.
Distingué par son instituteur mais finalement empêché par la maladie, l’enfant de Belcourt sera, mieux qu’un normalien de la rue d’Ulm, l’auteur – à
29 ans ! – de « L’Etranger » (1942). L’archétype du roman contemporain en ce qu’il pose la question métaphysique du sens de
l’existence – autrement dit de sa direction (où ça va ?) et de sa signification (qu’est-ce que ça veut dire ?). Si Camus n’est pas revêtu des prestiges de l’alma mater, il
n’est pas pour autant le «philosophe pour classes terminales » que Jean-Jacques Brochier a mémorablement étrillé (La Différence, 2001, 10,52 euros). Mais, parce qu’il affirme la présence
incontournable du fait moral comme exigence d’une société humaniste, « l’admirable conjonction d’une personne, d’une action et d’une œuvre » (Sartre). Et avec « La Peste »
(1947), le dénonciateur de l’universalité tragique du totalitarisme. Qui aura traversé cinquante ans de guerre civile européenne (selon le mot de l’historien Enzo Traverso), ouverte par 14/18
(son père y est tué) et close par la décolonisation en Afrique du nord, jalonnée par la guerre d’Espagne, la Résistance, la Shoah, Hiroshima et le
stalinisme. Premier témoin de la « fin des idéologies ». Et qui, pourtant, proclame : « Je me révolte, donc je suis. »
Michel Boissard
Dictionnaire Albert Camus, s/d Jeanyves Guérin, Robert Laffont, 2009, 30 euros
Par Michel Boissard
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Vendredi 18 décembre 2009
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En cc temps où l'identité nationale fait florès, il n'est pas inutile de revenir à Bruno Etienne (1937-2009), agrégé de sciences politiques ct
subtil arabisant, fondateur de l'Observatoire des religions. Auquel la revue « La Pensée de Midi» rend un précieux hommage. « Une grenade entrouverte» (L'Aube, 1999) : on se souvient de
cet essai de l'universitaire d'Aix-en-Provence. Au titre doublement symbolique. Emprunté à l'œuvre du poète provençal Théodore Aubanel (1829-1886). Figurant par ce fruit du soleil l'éclatement
des grains qui « vivent» ensemble. Enveloppés par la même écorce dure. Puis se séparent. « …On est des grains à côté, mais on n'est pas tout à fait semblables.» Géographiquement côte-à-côte, les
arabes et les musulmans comme les provençaux, appartiennent au même monde. Car « le périple méditerranéen est passé par la langue grecque ancienne, par le latin et par l'Arabe d'Andalousie. » Dés
lors, proposer aux «beurs» - «citoyens français, éventuellement de confession islamique et sociologiquement référés à quelque chose de l'autre côté de la Méditerranée» - de s'intégrer, c'est leur
dire: désintègre-toi, «deviens le même»! Suivant une identique et dérangeante trajectoire d'analyse, on (re) lira avec profit un article du même auteur: «La fabrique des regards» (2002).
L'Occident a perdu son ennemi principal: le communisme. Mais n'a-t-il pas toujours besoin d'une référence diabolisante au Mal? En analysant la presse magazine, on percevra comment nous sommes
passés des mots arabes assimilés - algèbre ou safran, à la «glottophagie coloniale» - le temps des moukères, pour finir après le 11 septembre par l'évocation panique de
la Jihad - la guerre sainte, l'Islam étant « conçu comme un bouillon d'inculture, un système clos depuis quatorze siècles, totalisant et totalitaire ... »
Michel Boissard
Bruno Etienne. Sur les chemins de la Pensée de Midi, Actes Sud, 2009, 12 euros
Par Michel Boissard
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Vendredi 18 décembre 2009
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17:55
Participant dans les années 1950 à la campagne électorale d’un candidat communiste, Roger Vailland était fier de s’entendre
présenter comme « un écrivain au service du peuple ». La formule sied au romancier Bernard Clavel (1923). Que son meilleur biographe Michel Ragon, compare au peintre fauviste Vlaminck,
en ce que ce rebelle est une force qui va ! Dont François Nourissier - son concurrent malheureux au Goncourt 1968 avant que d’être son commensal à l’Académie du même nom -
situe l’inspiration entre le Hugo des « Misérables » et le Giono, fils de cordonnier et commis de banque, inventeur d’un Sud profond. Celui de Clavel s’établit le long du Rhône. Pour
dire comme Mistral : entre Empire et Royaume. Il est habité de personnages que l’apprenti-pâtissier, plus tard employé de la Sécurité Sociale puis journaliste, a côtoyés
et/ ou créés en imagination. Car « écrire, c’est se vider de sa vie. » C’est aussi tendre à l’Histoire un miroir où se reconnaissent les insoumis. Le mot d’André Gide : « Le
monde, s’il doit être sauvé, le sera par des insoumis. » éclaire précisément les six romans qui composent ce nouveau volume des œuvres complètes de l’auteur de « La Grande
Patience ». Le temps des bateliers sur le fleuve indompté (Quand j’étais capitaine, 1990) fait écho à celui des rouliers, traînant leur bosse du pays de
Montbéliard jusqu’à Nijni-Novgorod (Meurtre sur le Grandvaux, 1991). Les figures âpres, souvent violentes, qui les hantent seraient chez elles sur « la colline du labeur » de
la Croix-Rousse… Lyon, cité de la soie, est la ville des canuts. Leur « Révolte à deux sous » (1992) éclaire d’une lueur de tragédie et d’espérance un XIXe siècle
d’iniquité sociale. Toujours dressée contre l’injustice, voici « La Guinguette » (1997) qui en appelle à la solidarité des opprimés entre les menottes des
cognes et la pourpre des procureurs… « Les Roses de Verdun » (1994), belle chanson pacifiste et « Cargo pour l’enfer » (1993), plaidoyer anticipateur pour le
respect de l’environnement, couronnent d’une remarquable modernité cette œuvre-témoin de notre temps.
Michel
Boissard
Œuvres VI, Bernard Clavel, Omnibus, 2009, 25 euros
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Samedi 12 décembre 2009
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Il y a exactement quarante ans, le Théâtre Populaire du Midi, installé à Nîmes et dirigé par le comédien Bernard Gauthier,
créait « Le Fer et le Velours », une pièce de Vercors (1902-1991), tirée d’une de ses nouvelles « Le Démenti » (rééd. Omnibus, 2002). Dont le
protagoniste, Arnaud, désintéressé de toute vie sociale, a pour devise : « Sans espoir de rien, voguer la vie ». Pris dans la tourmente de la Résistance, il devient malgré lui héros et
martyr. Répudiant son instinct animal de conservation, il retrouve sa qualité d’homme par le refus et la rébellion. A cet humanisme engagé fait écho l’inspiration du « Commandant du
Prométhée », l’ultime récit quasi inédit de l’auteur du « Silence de la mer », heureusement republié. Alcide Le Gouadec, capitaine au long-cours, embarque sur « Le
Prométhée », un magnifique et énigmatique navire. Qui n’a ni destination précise, ni équipage visible. La dunette du commandant est totalement isolée de l’intérieur du bâtiment.
Celui-ci est guidé par ordinateur, et ne correspond avec de mystérieux armateurs que par le truchement de leur représentant à bord – le
subrécargue, au bon sens de Sganarelle valet de Dom Juan… Lorsqu’éclate une mutinerie, Le Gouadec est impuissant à la juguler. Il ne peut communiquer avec les révoltés. Le bateau coulera, corps
et biens. Moralité : chacun se fait, selon le moment, plus ou moins homme. Solitaire et solidaire ont de communes racines. Malraux a raison : « Il est difficile d’être un homme.
Mais pas plus de le devenir en approfondissant sa communion qu’en cultivant sa différence. »
Michel
Boissard
Le Commandant du Prométhée, Vercors, Portaparole, 2009, 14,50 euros
Par Michel Boissard
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