Dimanche 20 mai 2012 7 20 /05 /Mai /2012 12:12

 


Il n’y a plus de Pyrénées lorsqu’on (re)lit Jorge Semprun (1923-2011). Seulement l’universel. Que l’écrivain franco-espagnol a côtoyé avec l’Histoire. L’année même de sa naissance, Primo de Rivera impose à Madrid un premier régime militaire. Il a onze ans quand le général Franco écrase la révolte des mineurs asturiens. Treize, quand Federico Garcia Lorca vient, chez ses parents, lire sa pièce « La Maison de Bernarda Alba ». L’année 1936. Où le même Franco fomente un coup d’Etat. C’est l’exil à Paris. Etudes brillantes au lycée Henri IV. Baccalauréat en 1941. « J’ai fais partie de la génération qui a eu vingt ans au moment de Stalingrad. » Il devient communiste. Et maquisard. La Gestapo est partout : il tombe. Et le voici, après interrogatoires et tortures, embarqué pour « Le Grand Voyage » (1963) - la déportation vers Buchenwald. Jorge Semprun sera le matricule 44904. A compter de janvier 1944, sa mémoire « se remplit de sang, de flocons de neige à moins que ce ne fussent des flocons de fumée grise ». Celle des crématoires… Plus tard, il s’interrogerait : « Mais peut-on raconter ? Le pourra-ton ? » (L’Ecriture ou la vie, 1994) C’est l’obsession de ce souvenir qui irrigue « Quel beau dimanche ! «  (1980) ou « Le mort qu’il faut » (2001). Il pourrait bien, une fois libéré, éprouver le cauchemar shakespearien du stalinisme qui faillit broyer Federico Sanchez - son pseudo de dirigeant communiste clandestin dressé contre un franquisme interminable. Il pourrait, aussi, devenir Ministre de la Culture dans une Espagne démocratique (1988). Et scénariste de cinéma : « Z », « L’Aveu », « La Guerre est finie »… Enfin, académicien Goncourt. Il ne cesserait jamais, comme le dit Malraux, de chercher     « la région cruciale de l’âme où le Mal absolu s’oppose à la fraternité ».

 

Michel Boissard

Le fer rouge de la mémoire, J. Semprun,Gallimard, 2012, 25 euros

 

 

 

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Dimanche 20 mai 2012 7 20 /05 /Mai /2012 12:01

 

Quand il veut « savoir quel temps il fait au paradis », le romancier Tahar ben Jelloun va voir les Nymphéasde Claude Monet (1840-1926). Que le peintre a saisis dans l’éclat variable de la lumière selon les heures du jour en son jardin de Giverny. Franchissant les portes du musée de l’Orangerie, aux Tuileries, l’auteur pénètre dans « une société enchantée de rêves peints sur toile » (Baudelaire). Enfant de Fès, le petit Tahar n’a connu que l’architecture des « rues étroites et des murs fatigués » de la Médina. Adolescent, il a vibré au solo pianistique virtuose de Thelonious Monk. Plus tard, Glenn Gould lui a appris le clavier bien tempéré de J.S. Bach. C’est à onze ans qu’il découvre - à Tanger, où il réside - le 7èmeArt. Et grâce à Alain Resnais qu’il se familiarise, en noir et blanc, avec les couleurs ardentes de Van Gogh. Pour le romancier de « L’Enfant de sable » (1985), on comprend l’œuvre peint de Paul Klee (1879-1940) « en regardant les tapis marocains » : « …des signes et des lignes sur un fond de couleur éteint ». Quand il écrit, il lui arrive « d’avoir présentes à l’esprit certaines des sculptures » d’Alberto Giacometti. Droites et filiformes comme ses propres phrases qu’il a dépouillées de leur « gras ». « Faisant le propre » dirait Jean Genet qu’admirait l’écrivain de « La Nuit sacrée » (Goncourt 1987). Tahar ben Jelloun termine ce « pas de côté » à lui offert par Michèle Gazier et Marie-Claire Char - à l’enseigne de leur maison d’édition provençale des Busclats - par une visite au peintre chilien Claudio Bravo (1936-2011). A qui la lumière du Maroc a apporté « la certitude que la couleur est une invention de la Méditerranée au calme apparent et aux conflits multiples ».

 

Michel Boissard

 

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Dimanche 13 mai 2012 7 13 /05 /Mai /2012 23:06

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Le premier roman de Régine Detambel (1963), kinésithérapeute de formation, s’intitulait significativement « L’Amputation » (1990). Vingt ans après, comme en écho à  l’attention  portée aux  aux victoires et défaillances du corps, il y eut ce superbe opus : « Son corps extrême » (2011). Dont la thématique - la reconstruction physique d’une accidentée au travers du dialogue avec une victime homologue - fait émerger la place de la voix dans l’existence des êtres. Maintenant approfondie dans un conte tragique : « Opéra sérieux » (par opposition à opéra-bouffe ?).  Qu’elle dise ou se taise, parle ou chante -  Cocteau en atteste avec une pièce éponyme écrite et créée en 1930 – la Voix humaine matérialise impressions vécues et sensations éprouvées dans le Temps. Régine Detambel est proustienne jusqu’au bout de la plume. Elina Marsch émet son premier vagissement quand résonne la dernière note d’un concerto poussée par son père, un prestigieux ténor  affectionné du compositeur tchèque Léos Jànacek (1854-1928). Toute l’existence de l’orpheline - sa mère, une jeune cantatrice, meurt en couches - sera comme surdéterminée par la musique. « De la musique avant toute chose… » (Verlaine) Si elle est absente au monde  - une forme d’autisme social  - Elina est transcendée par le son. Entourée par les successives maîtresses de son père, elles aussi chanteuses, l’enfant, puis la jeune fille, enfin la jeune femme, connaît à la fin de chaque concert « un état d’exaltation, d’extase, d’écrasement, d’égarement (…) la musique la rend folle en même tempes elle la tient, la porte ». La voix cristalline qu’elle souffle fera d’elle une Diva. Semblable à l’une de ces Sirènes qui éteignait la raison d’Ulysse. Avant qu’elle même ne se fasse « une place au soleil du silence »…

 

                                                                                                 

 

Opéra sérieux, R.Detambel, Actes Sud, 2012, 14,50 euros

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Dimanche 13 mai 2012 7 13 /05 /Mai /2012 23:04

 

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De  son père l’académicien André Chamson, Frédérique Hébrard (1927) a repris  la devise de Luther : « Je ne puis autrement. » Qui chemine au long d’une œuvre romanesque à la fois grave et légère. De « La Chambre de Goethe » (1981) aux » Châtaigniers du désert » (2005), en passant par le télévisuel « Château des Oliviers » (1993). Et dont on retrouve le fil dans cette « Divina » condensant thèmes et motifs adornant l’écriture littéraire de l’auteur. Un côté satirique, incisif, même mordant, pour décrire la tenue du premier Salon du Livre de… Fondeveau sur Burette (le double onomastique inversé de Bures-sur-Yvette, Essonne, cher à F. Hébrard ?). Une grosse bourgade imaginaire du centre de la France. Arrosée par une source et… des Thermes romains fort courus.  Où vont se croiser pipoles et gens de lettres… Bijou, la rapeuse aux ongles verts. Le philosophe Guillaume Berde spécialiste des « Monades de Leibniz ». La romancière Marie Diatiké qui publie « Les hésitations de Grégoire de Tours ». Et S.A.R la Princesse Herdis de Kurlande  -  clin d’œil de l’auteur à sa célèbre « Demoiselle d’Avignon ». Sous l’égide de l’américain William Jefferson Byrd riche de son best-seller mondial « The last Thanksgiving ». Dont l’absence involontaire au début des réjouissances ouvre la porte à un beau récit de mémoire. Dans lequel  F. Hébrard entrelace savamment l’esprit de la Résistance, la rigueur huguenote, la Croix, l’Etoile et le Croissant en une seule gerbe liés, quelques vers de Mistral – le poète au nom de vent et force citations latines…  Après tout, Divina, l’âme de la ville, n’est-elle pas la sœur de Nemausa, d’Arelate et de Lugdunum ?

 

                                                                                                 Michel Boissard

 

Divina, F.Hébrard, Plon, 2012, 18,90 euros

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Dimanche 13 mai 2012 7 13 /05 /Mai /2012 23:00

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Ce précieux recueil de chroniques du journaliste et écrivain Michel Cournot (1922-2007), qui collabora quarante ans au « Nouvel Observateur », débute par un éloge de la joie de lire : « …amour de lire, amour de vivre, amour de mourir à soi et aux autres dans la naissance recommencée de la lecture. » Et se poursuit par l’étonnant portrait d’un admirable pourvoyeur de littérature : Jean Paulhan (1884-1968).  Le Nîmois a une « allure à la fois rare, belle et intègre  (…) Il met les idées à l’air, comme on met les draps au balcon. » Mais il est sérieux à ce point que « lorsqu’il décrit des roudoudous, ces sucres d’orge ronds de Tarbes,  ou la lunette des vatères, il expertise la même chose : le chassé-croisé des mots et des choses. » Résistant de la première heure,  voici « lorsque la liberté et la République sont revenues, cette petite rêverie qui, comme un ange passe, dit l’inévitable honnêteté de Paulhan : On aurait bien besoin d’un journal clandestin. » Il se prolonge, entre esquisses et critiques - toutes de haute volée - autour de l’aficionado Michel Leiris,  de Drieu la Rochelle, Romain Gary, la Comtesse de Ségur ou du poète Pessoa, par sept belles pages sur André Gide l’engagé. Qu’allait donc faire notre uzétien-normand en Afrique dans les années 1925 ? Dénoncer - bien avant que ce fut partagé - les horreurs du colonialisme : le chemin de fer de Brazzaville-Océan dévorateur de chair humaine, les « esclaves » de la collecte du caoutchouc dans la forêt équatoriale. Et qu’allait-il chercher dans l’URSS stalinienne de 1936 ? A distinguer « ceux qui ont fait la révolution de ceux qui en profitent » ! 

 

                                                                                                      Michel Boissard

 

De livre en livre, M. Cournot, Gallimard, 2012, 21,90 euros

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Dimanche 13 mai 2012 7 13 /05 /Mai /2012 22:58

 

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Voici  un récit de mémoire. La mémoire involontaire qui trame « A la recherche du temps perdu » de Proust. Il suffirait de fragments de biscuit dilués dans une tasse de thé pour que s’éveille tout un monde disparu… A l’heure où, selon le mot de Mauriac,  il croit le temps venu de remettre sa copie, l’écrivain Jean-Noël Pancrazi voit resurgir un moment de son enfance qu’il avait (sciemment ?) envoyé aux oubliettes de son âme. Juin 1962, en Algérie. Il a huit ans. Né à Sétif, il est le fils du comptable de la minoterie du village de Bordj Bou Arréridj. Est-ce la proximité de l’Indépendance, les tensions communautaires semblent moins vives… Le chauffeur de la camionnette de l’entreprise propose, en secret, à la bande de gamins du coin,  une virée dans la montagne proche. Interdite depuis les débuts de la guerre. Tous les camarades de Jean-Noël acceptent. Lui, non. Il ne découvrira pas les « ravins pleins de scarabées, les trésors enfouis des guerriers. » C’est naturel : « Ils se disaient que j’étais un rêveur plutôt qu’un casse-cou. » Aucun des enfants n’est revenu Tous ont été égorgés. Par la grâce d’une écriture sinueuse comme des sentiers montagnards, enveloppante et ductile, de phrases d’une effrayante beauté, J.N. Pancrazi reconstitue ce qui fut sa tragédie d’enfant. « Le petit survivant est coupable. Il ne dort plus, il écoute la nuit, la rumeur des rafles. Et il croit qu’on le hait. » Sur cette histoire simple et terrible, qu’on dirait composée dans la lumière d’Albert Camus, l’enfant de Belcourt, l’écrivain du « Premier Homme » (1960) - plane la mélodie des « Kindertotentlieder » (1901-1904) de Gustav Malher. Et la voix inoubliable de Kathleen Ferrier. En l’honneur des enfants morts.

                     Michel Boissard

La Montagne, J.N. Pancrazi, Gallimard, 2012, 10 euros

 

 

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Dimanche 13 mai 2012 7 13 /05 /Mai /2012 22:53

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Avez-vous lu « La Doulou » d’Alphonse Daudet (1840-1897) ? Ecrit pendant la maladie de l’écrivain  -  une persistante syphilis - cet ouvrage posthume donne sa signification littérale au « journal intime ». « Dictante dolore » - dicté sous l’empire de la douleur, « la doulou » en provençal, voici la radioscopie au quotidien des transformations d’un corps et des mutations d’un esprit. Entrelaçant l’ironique et le dérisoire. L’intime et l’intérieur sont ici confrontés à ce que le romancier Michel Tournier (1924) nomme « l’extime » (Journal extime, 2002) et Maurice Barrès (1862-1923), la « vie extérieure » (Journal de ma vie extérieure, 1999). Des extraits de cet opus méconnu de Daudet figurent au côté de fragments d’une vingtaine d’autres « Journaux intimes », de Madame de Staël  à Pierre Loti,  habilement réunis et excellemment commentés par l’universitaire palois Michel Braud. Diderot parle de « registre de tous les mouvements de son esprit et de son coeur». Rousseau, d’ « appliquer le baromètre à (son) âme ». L’écriture intime s’impose à la fin du XVIIIe siècle par le recours constant à l’écriture-papier et à une mesure fine du temps. La chambre devient un lieu fermé. La « librairie » de Montaigne s’appelle désormais cabinet de travail. La Révolution légalise le secret de la correspondance. Naissent alors ces « strange book » dont s’étonne le poète albigeois Maurice de Guérin (1810-1839). Sous le signe de ce que Stendhal nomme l’égotisme – le regard critique porté par lui même sur le physique, les sentiments, les actes d’un être. Ce qui nous vaut le mémorial des pensées secrètes de Pierre Louÿs (1870-1925), l’ami de Gide. Ou les confidences  féroces et bienveillantes de Jules Renard (1864-1910).

 

                                                                                                          Michel Boissard

 

Journaux intimes, Folio classique, 2012, 7,80 euros

 

 

 

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Dimanche 13 mai 2012 7 13 /05 /Mai /2012 22:50

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Terroriste, sacrément terroriste - au sens propre - l’acte brutal,  insoutenable, inconcevable : la destruction criminelle du Parthénon !   « Le vendredi 17 de ce mois, à 20h13 (…) le sommet de la colline s’est trouvé enveloppé d’un nuage de poussière et de fumée. On a entendu ensuite le craquement sourd des marbres qui s’écroulaient. » La stupeur est partagée : « J’ai du mal à parler de cela - dit un gardien des lieux - là où Il se dressait, il n’y avait plus que le ciel. ». Mais qui et pourquoi ? Un jeune homme, Ch. K.,  l’officialité se limite à un anonymat vengeur, pour stigmatiser l’héritier monstrueux du nommé Erostrate, incendiaire, en 356 av. JC, du Temple d’Artémis à Ephèse ! Des témoignages recueillis, il appert que l’individu vivait en solitaire. Parlait d’une voix basse. Vousoyait ses contemporains. Avait un comportement fébrile. Qu’on ne sait rien de sa famille et qu’on se demande bien ce qu’il a dans la tête. Qu’il refusait d’être adulte et « qu’il est habité par une forme de messianisme ». Alors, ce geste sidérant ? Acte gratuit à la manière de Lafcadio, le héros des « Caves du Vatican » d’André Gide ? Rejet d’un symbole du monde occidental, qu’un bien oublié dirigeant soviétique de la Guerre froide, M.Khrouchtchev, avait menacé d’atteindre avec ses missiles nucléaires ? Haine bestiale de la Beauté et de l’Harmonie éternelle - et de la principale Pompe à Tourisme… -  d’Athènes ? Un monologue du  marginal coupable de cette opération fanatique éclaire un tant soi peu ses mobiles. En 1944, le poète Yorgos V.Makris, surréaliste du « Mouvement des Irresponsables » - intitulé aussi « Les Annonciateurs du chaos » - publiait un tract sous le timbre de la « Société des saboteurs esthétiques d’antiquités » : Il faut faire sauter l’Acropole !  La lecture du roman dérangeant  de Christos Chryssopoulos enseigne comment, face à un attentat inouï, on rétablit la sécurité publique…

 

                                                                                                              Michel Boissard

 

La Destruction du Parthénon, Ch.Chryssopoulos, Actes Sud, 2012, 12 euros

 

 

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