Jeudi 2 juillet 2009

                            

 

                                                                                                                                                                   

Deux siècles et vingt ans après le 14 juillet 1789, la Révolution française est-elle toujours un enjeu  idéologique ? Convoquant la pensée de Marx, l’historien gardois Claude Mazauric le démontre par un essai informé et dérangeant. Au temps du libéralisme conservateur dominant, n’est-il pas anticonformiste de remémorer la place de l’évènement révolutionnaire dans la genèse du marxisme ? Et, réciproquement, provocateur de souligner la persistante influence de la théorie matérialiste dans l’historiographie d’une décennie – 1789/1799 – qui ébranla le monde ? Faut-il en conclure que la Révolution française est marxiste ? Claude Mazauric démonte hardiment cette vulgate. Il date de l’ « Histoire socialiste de la Révolution française » (1901-1904) le « grand tournant » constitué par l’intégration  « à la culture historique d’une part de matérialisme historique », conduisant Jaurès à situer son œuvre sous « la triple invocation de Marx, Michelet et Plutarque ». Il soumet au feu de la critique trois concepts utilisés par Marx. Une révolution bourgeoise  - ascension d’une classe - et démocratique - qui avance dans, par et au travers du mouvement populaire.  L’omniprésence des conflits sociaux  - des campagnes en 1788 aux villes de 1792-93 - les luttes de classes.  Le jacobinisme, expression péjorative inventée par la contre-révolution se transformant en caractérisation du radicalisme révolutionnaire. On s’attardera enfin sur l’originale mise à l’épreuve de l’analyse marxiste de la subjectivité. Avec les figures emblématiques de Robespierre et de Babeuf, comment « des individus humains deviennent-ils des protagonistes de l’histoire, des acteurs de la Révolution » ?

 

                                                                                                                                                         Michel Boissard

 

                      L’Histoire de la Révolution française et la pensée marxiste, C. Mazauric, PUF, 2009, 23 euros

Par Michel Boissard - Publié dans : articles La Gazette
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Jeudi 2 juillet 2009

                                        

 

Le propre de Robert Sabatier (1923) est de savoir passer avec une belle virtuosité humaniste d’un Gévaudan où s’enracinent ses origines (Les Noisettes sauvages, 1974) au Paris populaire d’avant-guerre (Les Allumettes suédoises, 1969). Empruntant l’expression à Madame de Sévigné, il nous offre aujourd’hui « une historiette très vraie » dans le décor buriné des  14e et 15e arrondissements, entre Observatoire et Vaugirard, au temps crépusculaire de l’Occupation. En remarquable écrivain de la ville, Sabatier décrit la rue où se déroule cette histoire avec une rare économie de mots : « Immeubles étriqués qui  se serraient à la manière de grands vieillards maigres, ridés, informes… » « Traversière, grise ou triste » cette artériole urbaine, coincée derrière une avenue résidentielle et une place spacieuse, « existe par ses habitants ». Mme Gustave y tient le bistrot « Bois et Charbon » de feu son mari. Qui accueille souvent Paulo - « sosie de Valentin-le-Désossé » - un loustic, bon- à- tout-faire, le cœur sur la main et la chanson à la bouche. L’ami de Marc,  le cordonnier jeune, beau et cultivé,  doublé d’un coureur de fond,  qui a dû abandonner ses études pour reprendre l’échoppe familiale. Un accident immobilisant celui-ci pour le reste de ses jours agit comme le fatum de la tragédie antique. Nous allons  désormais voir et vivre le monde au travers de la vitrine de la boutique de Marc. Personnages et situations sont simples, fraternels, émouvants. Sœur Evangéline, la religieuse,  soigne les bleus à l’âme de notre cordonnier.  Tandis que Rosa la Rose, la généreuse prostituée, guérit les blessures du corps. Le modeste imprimeur Lucien devient un maillon essentiel de la Résistance. Raillé par Paulo l’anarchiste, M. Marchand, un énigmatique policier, sauvera la petite Myriam porteuse de l’étoile jaune… Décidément, Gide avait tort : on peut faire de bonne littérature avec de bons sentiments.

                                                                                                                                                         Michel Boissard

                                                                                                                                                                 

 

                                                           Le cordonnier de la rue triste, R. Sabatier, Albin Michel, 2009, 16 euros

 

 

Par Michel Boissard - Publié dans : articles La Gazette
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Jeudi 25 juin 2009

 

                                                  

 

L’un, Patrick Raynal, romancier, scénariste et éditeur, s’est fait une réputation de critique de romans policiers à « Nice Matin ». Il signe la préface de ce double recueil. L’autre, Michel Carly, d’origine belge,  nous l’avons déjà rencontré de manière inattendue sur les chemins de Daudet et de Mistral en Provence (Omnibus, 2006). Il  présente dans leur environnement les quinze « romans américains » de Georges Simenon. Tous deux soulignent  un étonnant paradoxe littéraire. En 1945, pour une longue décennie, le démiurge de Maigret quitte « l’Europe aux anciens parapets » chère à Rimbaud. Finie la pluie monotone sur le Moulins des « Inconnus dans la maison »… Terminés le bock et le petit salé aux lentilles de la Brasserie Dauphine… Exit le château de Saint-Fiacre dont le père du célèbre  commissaire était régisseur…  Atmosphère pour atmosphère, voici le temps de Kerouac.  L’errance on the roads du Nouveau-Monde. Entre le Canada des Laurentides et le New-York de la 55ème Avenue. Du Connecticut à la Californie, en passant par le désert de l’Arizona. Romans « durs » ou enquêtes policières, au temps de l’alcool-roi et du gangstérisme, sous l’ère des villes interminables et anonymes, à l’époque du sexe omniprésent et du puritanisme des notables… Et comme il est allé à la rencontre de « l’homme nu »,  du canal Saint-Martin à Paray-le-Frésil, Simenon se coule avec une aisance confondante dans le  « cauchemar climatisé » de l’Amérique d’ Henry Miller ! Cela donne  « La mort de Belle », « Feux rouges » ou « Un nouveau dans la ville ». Trois petits chefs d’œuvre écrits « sans en avoir l’air et comme sans le savoir » dirait André Gide. Parmi tant d’autres !

 

                                                                                                                  Michel Boissard

 

Romans américains I et II, G. Simenon, Omnibus, 2009,  respectivement 27 et 26 euros    

 

 

 

Par Michel Boissard - Publié dans : articles La Gazette
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Jeudi 25 juin 2009
La romancière Anne Bragance écrit de courts romans à l’écriture évoquant l’éclat sombre des « jais anglais et des verroteries noires d’Allemagne » dont parle Hugo dans « Les Misérables »… Remarquablement construit, son dernier opus met en scène une belle figure de femme au prénom bovaryen, Emma, rencontrée lors de ses pérégrinations professionnelles par François, un agent immobilier. Solitaire et réprouvée, celle-là exerce la prostitution dans un pavillon baptisé La Succulente, d’où son surnom … Celui-ci, esseulé par un mariage raté et une vie familiale cahotique, se rapproche d’Emma moins pour utiliser ses services que pour déchiffrer un personnage énigmatique. L’enquête affective de François achoppe sur la disparition inopinée de La Succulente. Où est donc passée celle dont il apprend qu’en sa jeunesse elle avait accompli de remarquables exploits sportifs… ? A présent, le récit change de narrateur. Après le point de vue de François, celui d’Emma. Enfant adulée par ses parents, poussée par son père à d’incessantes prouesses nautiques, devenue orpheline elle se marie à un riche avocat, fêtard et médiocre. Dans ce milieu aseptisé la voici – nouvelle révérence à Flaubert – qui « rêve de désordre ». De l’âme et du corps. Il suffit que meure accidentellement son époux pour qu’elle largue les amarres. Nouveau changement de récitant dans ce concerto à trois voix pour irréguliers de l’existence. La parole est à Bénédicte, la belle-sœur d’Emma. Qui joue en contrepoint de la partition. Dans ce petit monde de « misfits », pour dire comme Arthur Miller, séparée d’un mari brut de décoffrage, dépressive, en proie à une maladie qui l’handicape, elle découvre avec La Succulente qu’il n’est pas « si difficile de se tenir à hauteur d’amitié ». Parce que c’était elle, parce que c’était moi…
Michel Boissard
Une succulente au fond de l’impasse, A. Bragance, Mercure de France, 2009, 14,50 euros
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Mercredi 24 juin 2009

                                                        

                                                                 

 

Petite-fille de l’historien G. Lenotre (1855-1935), Hélène Plat, familialement frottée de culture romanesque, poétique et théâtrale, nous livre la  chaleureuse biographie de Blanche Duhamel (1886-1975).  Présentée d’ordinaire comme l’épouse de l’écrivain Georges Duhamel et la mère du compositeur Antoine Duhamel.  Mais qui, sous le nom – « doublement affirmateur de clarté «  (M. Druon) - de Blanche Albane est, dans les années 1900,  une des plus remarquables actrices de la scène française.  Née dans une famille pauvre d’immigrés italiens, Blanche sera révélée à son talent par une vieille demoiselle qui lui donne  formation littéraire et musicale. Au point qu’elle est distinguée par le groupe de jeunes écrivains réunis au phalanstère intellectuel de l’Abbaye de Créteil, dont le médecin Georges Duhamel…  L’incontournable Conservatoire débouche sur l’Odéon. Sous l’impulsion d’André Antoine, c’est le cœur battant du « Théâtre Libre ». Blanche Duhamel  interprète Molière et Shakespeare, Jean  Schlumberger - un des fondateurs de la NRF, le gardois Léo Larguier ou Jules Romains – le futur auteur de « Knock ». Sarah Bernhardt lui permet de reprendre son propre rôle dans « L’Aiglon » de Rostand. Elle est encore Marguerite Gautier, dans « La Dame aux camélias »…  Gide,  Martin du Gard,  Cocteau, Claudel, Mauriac,  Malraux, Valéry ou André Chamson, elle fréquente l’armorial des lettres françaises du siècle dernier.  Embarquée sur le chariot de Thespis,  elle laisse une trace lumineuse au côté de Jacques Copeau, Charles Dullin, Valentine Tessier, Louis Jouvet ou les Pitoëff.  La mémoire vive d’une comédienne.

 

                                                              Michel Boissard

Blanche Duhamel, la jeune fille de juillet, H. Plat, Domens, 2008, 20 euros

 

 

Par Michel Boissard - Publié dans : articles La Gazette
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