L’une des premières lettres s’achève par : « Votre dévoué, A. Gide ». (Montpellier, décembre 1890). Vingt ans après, le destinataire
signe : « Ton, sans phrases, P.V. » (Paul Valéry) - (Paris, juillet 1908). L’un des courriers ultimes se termine ainsi : « Sur fond d’amitié fidèle, A. Gide »
(Tunisie, juin 1942) En un demi-siècle, les deux écrivains - dont Sartre dit qu’ils étaient habitués à faire la toilette quotidienne de leurs âmes jumelles - ont scellé une
exemplaire relation. « Quelque chose de l’ordre de la vitabilité, de la faculté de se suivre, de s’adapter instantanément, de se deviner avec bonheur. » Que traduit
l’échange de quelque six cent lettres aujourd’hui rééditées. Tout commence avec un séjour d’André – jeune auteur des « Cahiers d’André Walter » - dans la maison de son oncle Charles
Gide, à Montpellier. Le sétois Valéry fait ici ses études de Droit. « Le culte qu’ils vouent à la littérature et à la perfection dans l’art les rapproche. » (Peter Fawcett) On les
verra ensemble au Jardin des Plantes, sur la tombe de Narcissa, mâchant des pétales de roses en devisant de l’avenir du monde... Ils s’écrivent. Gide se juge inférieurà Valéry : «...
il est plus intelligent que nous ou du moins le paraît sans cesse. » Valéry n’apprécie guère l’écriture de son ami. Il a même la dent dure pour « Les Nourritures terrestres »
(1897), qualifié de « Petit Baedeker » - guide de voyage d’époque - « trop écrit » ! L’Affaire Dreyfus les opposera. De même que la permanente disponibilité à la
vie de Gide, irrite celui qui admet « n’avoir pas du tout les mêmes Dieux ». Mais, de bout en bout, leur amitié s’enrichira des mutuelles différences de ces deux grands
esprits.
Michel
Boissard
Correspondance, 1890 – 1942, André Gide/Paul Valéry,
Pour Elizabeth de Gramont, il est « une sorte de Christ populaire ». André Biely voit en lui un « artiste de la politique ». Au
lendemain de son assassinat le 31 juillet 1914, Anna de Noailles salue le « héros tombé en avant des armées ». Il est aimé, puis détesté par son condisciple de Normale Sup’,
Charles Péguy. Respecté par l’écrivain Maurice Barrès, son prestigieux adversaire de droite au Parlement. Né le 3 septembre 1859 à Castres, Auguste-Marie-Joseph-Jean Jaurès transcende divisions
de classe et affrontements de partis. Sa vie et sa mort s’intègrent à ces lieux consensuels de mémoire en quoi l’historien Pierre Nora distingue une spécificité nationale. Professeur
émérite de l’Université de Perpignan, Jean Sagnes brosse un portrait nouveau de la plus grande voix du socialisme français. Exemple même de la synthèse à quoi Jaurès attacha son action politique
et son œuvre intellectuelle. Solidement enraciné dans son Tarn natal et défenseur de la langue d’Oc. Mais aussi pur produit de l’enseignement de la IIIème République. Philosophe de formation – il
rédige en latin une thèse complémentaire consacrée aux pères du socialisme allemand Luther, Kant et Fichte. Mais également dirigeant politique constamment au contact des ouvriers. Qui coordonne
la publication d’une remarquable « Histoire socialiste de la Révolution française » (1901-1908). Aux avant-postes de la démocratie lorsque l’affaire Dreyfus menace la République. Et
leader socialiste qui permet l’unité des différents courants du Parti initiée en 1905. Définissant avec le concept d’ « évolution révolutionnaire » le principe d’une lutte de
classe articulant réformes et révolution sociale. Premier artisan de la loi de Séparation des Eglises et de l’Etat (1905). Mais reconnaissant dans le christianisme « un des éléments évidents
de notre formation ». Orateur pratiquement sans égal en son époque. Ecrivain doué d’une plume étincelante d’images et de métaphores humanistes. « Il est temps de dire : Elargissez
l’homme ! ». Et encore : « Allez ; laissez faire l’univers ; il y a de la joie pour tous ; il est socialiste à sa manière. »
Ìl y a, en premier lieu, le cadre et le décor. Pierre Combescot excelle à nous restituer, dans le détail et par le menu, la société française de cette première
moitié du XVe siècle, durant la guerre de Cent ans. On pense naturellement - mutatis mutandis - à « La Semaine Sainte » d’Aragon (1957) pour la maîtrise de l’Histoire et le
réalisme de l’écriture. Ensuite, voici le héros du roman : Gilles de Montmorençy-Laval, baron de Rais, comte de Brienne, maréchal de France, neveu de Du Guesclin, compagnon d’armes de Jeanne
d’Arc. Le modèle qui inspirera la Barbe Bleue de Charles Perrault. Personnage central d’un drame qui entrelace les rapports de force au temps de la féodalité à la perversité sexuelle.
Gilles de Rais, un des plus grands criminels pédophiles de la chronique. Mais aussi le rejeton d’une illustre famille de noblesse bretonne qui compte soudards et seigneurs entre
Saint-Etienne-de-Mer-Morte et Pornic... Fervent chrétien, fabuleusement riche, qui s’adonne à l’alchimie - « L’Oeuvre au noir »... Et conduit une sorte de sanglante farandole ne
comptant pas moins - jeunes paysans et serviteurs adolescents - de cent quarante victimes. Violées, torturées, mutilées, dépecées, voire dévorées ! A en croire Georges Bataille qui fut
fasciné par la banalité du mal enveloppant la silhouette fantastique de Gilles de Rais, cette violence qui ne recule devant rien est une sorte de fête barbare. On évoque ici les images primitives
de « Porcherie », le film de Pasolini... Le procès et l’exécution de Gilles de Rais ajoutent une goutte de démesure à la tragédie : c’est presque comme un saint qu’il
est conduit au bûcher, alors que Jeanne d’Arc le fut sous les lazzis ! Et l’un de ses descendants fut le très politique cardinal de Retz...
Michel
Boissard
Pour mon plaisir et ma délectation charnelle, P. Combescot, Grasset, 2009, 13,90 euros
Que sait-on de l’Espagne d’aujourd’hui ? A cette interrogation pour touriste qui entend voyager intelligemment ou de citoyen voulant comprendre
l’Europe actuelle, les historiens Bartolomé Bennassar et Bernard Bessière répondent par la méthode progressive/régressive (chère à Sartre dans son «Flaubert »). Le guide, remarquablement
informé et agréablement écrit, qu’ils nous procurent, s’attache à l’Espagne contemporaine pour saisir les linéaments essentiels du passé historique d’une terre substantiellement marquée par le
pluriel. L’Espagne originelle des celto-ibères, l’Espagne romanisée, l’Espagne des Wisigoths (les « Barbares »), s’accorde à celle de sept siècles de domination arabe (Al-Andalùs),
où coexistent les servants des trois religions du Livre – chrétiens, juifs et musulmans. Avant la Reconquête par les Rois catholiques. Faut-il s’étonner de ce que cette péninsule mosaïque cultive
une autonomie régionale désormais garantie par la loi ? Et de ce qu’un pays marqué, notamment au XIXe siècle, par l’émigration de sa population la plus pauvre, soit de nos jours devenu la
porte d’entrée de l’immigration continentale ? Les auteurs mettent encore en évidence trois traits majeurs de l’hispanité : une imprégnation par l’Histoire, la culture de
l’autoritarisme et la force du traditionalisme religieux. Trois cents ans d’Inquisition ont tramé la « légende noire » d’une nation, qui n’a connu la démocratie que dans les brèches
fugaces ouvertes par les luttes populaires entre deux pronunciamentos militaires ! Mais le berceau de Thérèse d’Avila et de Jean de la Croix est maintenant une société qui autorise le
mariage homosexuel. Le lieu emblématique de la première guerre civile européenne connaît, à l’issue de trente-cinq ans de terreur et de dictature franquistes, un régime politique assurant
une alternance sans drame entre partis conservateurs et réformistes. Même si demeure - l ‘adoption récente d’une loi de mémoire historique sur la période 1936-1939 en témoigne - une
réelle violence idéologique des rapports entre les « Deux Espagnes »... L’Espagne de l’Opus Dei v/s celle de la Movida...
Début juillet, à Nîmes, en l’hôtel de Boudon, Irène Jacob a lu des pages de Kundera au Festival organisé sous l’égide de France Culture. Mais
connaissez-vous Milan Kundera ? Né il y a quatre vingt ans à Brno, aujourd’hui République tchèque, naturalisé français en 2001, c’est d’abord le romancier de « La
Plaisanterie », dont la publication peu après la fin du Printemps de Prague (1968), avec une retentissante préface d’Aragon, signe le temps de la remise en cause du
« socialisme réel ». Ludvik Jahn, le héros de cette histoire, est un étudiant communiste pleinement dans la ligne. Auquel il
prend l’idée provocatrice d’adresser à sa bien-aimée une carte postale ainsi rédigée : « L’optimisme est l’opium des imbéciles ! L’esprit sain pue la connerie ! Vive
Trotski ! » On imagine la suite dans un régime stalinien ! Chassé de l’Université, exclu du Parti, enrôlé de force dans un régiment disciplinaire pour dissidents… A la clé,
la déchéance nationale pour Milan Kundera. Lequel, quatre décennies plus tard, resté fidèle à l’anticonformisme de ses débuts dans la littérature, nous offre « …une
rencontre de (ses) réflexions et de (ses) souvenirs ». Ce qui nous vaut une subtile étude sur la mort humaine et la mort animale dans le roman de Céline « D’un château l’autre ».
Une variation sur « les listes noires » de proscription intellectuelle au travers de l’aventure posthume d’Anatole France, conspué par les surréalistes, dédaigné d’un Paul Valéry lui
succédant à l’Académie, oublié sur de poussiéreuses étagères par un lectorat versatile. Cette forte remarque selon laquelle Rabelais n’est pas seulement un père de l’humanisme mais « le
pionnier, le fondateur, le génie du non-sérieux dans l’art du roman ». Sans oublier, « beau comme une rencontre multiple », la chronique du premier contact, en 1941, sur la route
de l’exil américain de l’auteur de « Nadja », entre André Breton et Aimé Césaire. Un hymne à la liberté de l’imaginaire !
Michel Boissard
Une rencontre, M. Kundera, Gallimard, 2009, 17,90 euros