Un liseur de romans

Publié le par Michel Boissard

Un liseur de romans

 

On doit à  Albert Thibaudet l’expression devenue proverbiale  (qui est aussi le titre d’un essai paru en 1927) : « La République des Professeurs ». Moustache fournie, calvitie précoce, solide coup de fourchette, dilection pour les grands crus, ce bourguignon de Tournus, né en  1874,  est le prototype de l’intellectuel  de la IIIè République. Agrégé de lettres, il vient à la NRF sous l’influence de « deux gloires à retardement » : l’uzétien Gide et le sétois  Valéry. L’éphéméride de ses années, note l’universitaire Antoine Compagnon, recoupe des jalons majeurs de notre histoire nationale : l’affaire Dreyfus, la Grande  guerre, le Cartel des gauches, la montée du  fascisme et le Front  Populaire. Il meurt en 1936. D’avoir baigné dans la culture de l’évènement, le chroniqueur tire l’acuité du regard, le sens de la formule, la pertinence du jugement. Cela servira au critique littéraire. Qui distingue la critique spontanée, celle des journaux ;la critique professionnelle, celle des universités ; la critique créatrice, celle des écrivains. Thibaudet entrelace volontiers les trois méthodes dans ses « Réflexions sur la littérature » que voici rééditées. Il y apparaît surtout comme un grand « liseur de romans », doué d’un art saisissant de la comparaison. « La Symphonie Pastorale » d’André Gide est semblable à une pièce du dramaturge suédois Ibsen « un point de vue vivant sur des problèmes, non un plaidoyer pour la solution de ces problèmes ». En un mot « un lieu de vie » contre une « chaire à thèses ». Traitant d’Alphonse Daudet et de Paul Arène il oppose leur « Midi qui ne l’est pas tout à fait » au « Midi solaire » du shakespearien Mistral.  D’André Chamson, il souligne que les romans « ont  posé pathétiquement le problème de l’Histoire en tant que valeur de la culture ». En Montaigne (comme d’ailleurs en Daudet), il voit un « Méridional de plant fin, le Méridional clairvoyant, jamais dupe ». Ce qui  est le cas de Paul Valéry. Paulhan, le nîmois qui cultivait l’art du biais, avait raison : le mérite de Thibaudet est de faire que, sous les apparences, la critique traite de quelque problème général. Ce qui lui confère poids et dignité.

 

                                                                                                                             Michel Boissard

 

                        Réflexions sur la littérature, A. Thibaudet, Gallimard-Quarto, 2007, 35 euros.

 

 

Publié dans articles La Gazette

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