DE LA FÊTE AU NAUFRAGE

Publié le par Michel Boissard

                                                     DE LA FÊTE AU NAUFRAGE

 

On réédite « Rue du Prolétaire rouge » de Nina et Jean Kéhayan (1978). Le témoignage rude, amer, mais salubre de deux intellectuels communistes français – vivant et travaillant alors à Marseille – sur leur séjour de coopérants volontaires en URSS deux années  durant (1972-1974).  Nous sommes entre l’invasion de la Tchécoslovaquie (1968) et celle de l’Afghanistan (1979).  Sous le règne de Brejnev, plus tard qualifié de période de « stagnation ». A qui s’interroge sur les causes causantes de la chute du système soviétique en 1991, la (re) lecture de ce document ne sera pas inutile.  Vu de l’intérieur, voici la radioscopie de l’archétype du « socialisme  réel ».  Mi-reportage subjectif, mi-étude sociologique sur une société bloquée. Pénurie, pauvreté, négation du rôle, des droits et des libertés de l’individu, nomenklatura et complexe militaro-industriel dominant. Le naufrage de la révolution est total. Selon le mot  du dirigeant communiste italien Enrico Berlinguer « la force propulsive »  d’Octobre 1917 s’est tarie.   Pour  qui s’essaiera également à écrire une histoire des idées de ce temps, l’intérêt est de mettre en résonance l’argumentaire de la violente campagne du PCF contre l’ouvrage des Kéhayan  au nom de la lutte contre l’antisoviétisme, et les dénonciations antérieures : Gide en 1936, Koestler dans les années 1950, Soljenitsyne vers 1970… Quel fidéisme de l’esprit légitime-t-il un aveuglement aussi prolongé ? En vertu de quelle analogie simplissime avec la Révolution française (« Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! »), peut-on  ignorer de manière si persistante, et aussi tardivement, la répression des libertés publiques ,  quitte à  transformer le délit d’opinion en crime d’opinion ?  Le débat demeure ouvert car il reste à prendre la mesure de ce qui s’est passé. Aragon y a fait écho dans « Le roman inachevé » : « On sourira de nous comme de faux prophètes / Qui prirent l’horizon pour une immense fête / Sans voir les clous perçant les paumes du Messie ».

 

                                                                                                                                           
 
Michel Boissard

                                                

                                                                    Rue du Prolétaire rouge, N. et J .Kéhayan, L’Aube, 2007, 9,50 euros                         

 

Publié dans articles La Gazette

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