Au plaisir de la théorie

Publié le par Michel Boissard

 

Au plaisir de la théorie

 

Critique de la barbarie  prometteuse,

Cahiers pour l’analyse concrète,

Centre de sociologie historique, 2007, 98 p. , 10 euros

 

La récente livraison des  « Cahiers pour l’analyse concrète » (n°59) confirme  pleinement la vocation de confluence pluridisciplinaire de la revue du Centre de Sociologie Historique. Sous le titre de « Critique de la barbarie prometteuse » sont, en effet, sollicitées l’histoire, et spécialement la variante littéraire de la discipline, la philosophie politique et la sociologie. Autour du  «  Cas Jünger », l’écrivain allemand (1895-1998), happé dés sa jeunesse par le romantisme nationaliste, ensuite thuriféraire du fascisme mussolinien et hitlérien, présenté et reconnu à la fin de sa longue vie comme l’un des auteurs européens majeurs du siècle dernier,  le  débat est rouvert sur la distinction dans  une œuvre entre l’engagement idéologique et la « schöne litteratur » (les belles lettres).  L’auteur de la « contribution », Michel Vanoosthuyse, souligne fort justement que d’une critique identique portée par Jünger et Brecht  à la culture bourgeoise et à l’idéalisme littéraire, deux types de conclusions différentes peuvent être tirées. Chez l’auteur de « L’Opéra de quat’ sous », la charge s’exerce contre une esthétique qui vise à aliéner  le public. Pour l’écrivain des « Falaises de marbre », toute commisération dans l’expression artistique est le fruit d’une connivence avec les faibles. L’un  appelle à surmonter tout

obstacle à la transformation des rapports sociaux de domination. L’autre,  plein d’une « vision héroïque  du monde », s’en prend   aux   humiliés et  aux  offensés qui ne peuvent avoir une pensée d’élite… « La rhétorique antidémocratique, antirationaliste, violemment hostile aux Lumières, se pare des plumes de la distinction : un fascisme pour aristocrates,en somme un fascisme noble. » La même démarche décapante est à l’œuvre dans la contribution  de Bernard Peloille sur  Otto Bauer, l’un des plus notables représentants de l’austro-marxisme, qui suscita une vive polémique de la part de Lénine., alentour les années 1900. C’est que ce penseur  de la social-démocratie d’Europe centrale « reflète les conditions baroques de l’Empire austro-hongrois attardé, en lequel prévaut le régime économique et social  capitaliste. »  L’autonomie nationale-culturelle qui est son  credo s’oppose à des « formes nationales et étatiques unifiées et centralisées «  conditionnant un dépassement socialiste  de l’ordre existant. Pour être  archéologique en apparence, le conflit n’en demeure pas moins assez contemporain : les particularismes culturels, les aspirations régionalistes  qui les soutiennent, sont-ils des vecteurs d’émancipation, ou bien des freins  au changement ? Doit-on seulement « respecter » leurs « identités » ou « satisfaire leurs exigences de souveraineté » ?  Il n’est pas inutile de confronter la démarche bauerienne , qualifiée en son temps  de « gothique » par ses adversaires à l’intérieur du courant marxiste, à celle qui finalement prévalut chez les communistes de Russie – et à l’éclatement terminal  de l’URSS.  L’ensemble  des réflexions proposées par les « Cahiers pour l’analyse concrète », prolongées ici,  par une approche  de la notion de réaction  dans la littérature, complétées là, par une  étude  remarquable  de Christophe  Sandlar sur le rapport « découplé » entre  nationalité et citoyenneté,  montrent que l’exigence de théorie  ne s’est pas effondrée sous la chute d’un Mur un soir de novembre 1989...

 

 

Michel Boissard

Historien

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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