Jean Carrière, LE TRIOMPHE ET LE MALENTENDU

Publié le par Michel Boissard

LE TRIOMPHE ET LE MALENTENDU

             

La réception dans la presse du Prix Goncourt 1972

 

Dés le printemps 1972, les regards critiques les plus favorables se focalisent  à l’envi sur « L’Epervier de Maheux » : quotidiens, hebdomadaires, mensuels et, plus tard,  revues, accordent une  place conséquente au roman de Jean Carrière. Les signatures connues d’André Brincourt dans « Le Figaro littéraire », d’Henry Bonnier dans « La Dépêche du Midi », d’Yves Berger dans « Le Monde »,  de Philippe Sénart dans « Combat », de Mathieu Galey dans « L’Express » s’ajoutent aux recensions dans le « Magazine littéraire », la NRF ou « Esprit », sans oublier Yvan Audouard dans « Le Canard enchaîné » ou André Gascht dans « Le Soir » de Bruxelles… Avant même qu’il soit couronné par le Goncourt, « L’Epervier » est distingué par la chronique littéraire de belle manière. Mais de quelle façon, sur quel registre l’œuvre de Carrière est-elle accueillie ? On distinguera ici plusieurs phases de lecture de la part de la critique. Avant le Goncourt ; puis, de l’attribution du Prix à la fin de l’année 1972, période très largement tributaire de l’évènement ; enfin, l’année post-Goncourt, 1973, les feux des projecteurs s’atténuant, les polémiques autour de  la fiction tendent à dominer le paysage médiatique. De  fait, il semble que l’on assiste à un véritable déplacement de la perception de la nature romanesque de « L’Epervier », avant, pendant et après le Goncourt (20 novembre 1972). Du même coup, se manifeste une mutation du statut littéraire de son auteur : d’écrivain métaphysique, il devient romancier régionaliste, fils de Giono, frère de Chabrol, dans la lignée de Chamson – en un mot, un écrivain cévenol. Le triomphe côtoie le malentendu. Fût-ce à son corps défendant, Carrière a-t-il contribué peu ou prou à cette métamorphose ? Le contexte, c’est-à-dire la spirale médiatique engendrée par le Prix (et son système), n’y a-t-il pas fortement aidé ?  Sans doute aussi, l’esprit du temps – ce que Olivier Boura qualifie de goût du public pour « la littérature en velours côtelé » (Un siècle de Goncourt, Arléa, 2003, p.38) Cependant, quand bien même le qualificatif de régionaliste dominerait la vision de l’œuvre et de son auteur , n’y aurait-il pas une réévaluation à opérer de l’un et de l’autre ?   L’association de Jean Carrière avec Jean-Pierre Chabrol et André Chamson – les Cévennes constituant le paysage démiurgique commun de ces trois créateurs – ne  conduit pas à les réduire à leur cadre spatial, les symboles et les mythes débordant de toute évidence la géographie…

 

 

 

Les lectures contrastées d’avant-Prix –

 

 

 

« Le Figaro littéraire «  du 22 juillet 1972 est, dans cette optique, encore assez ambiguë. En effet, André Brincourt installe Carrière au soleil  des « grands » de la  littérature  « régionaliste « , à côté de Ramuz (Suisse), Giono (Haute-Provence), Bosco (Comtat Venaissin), Chamson (Cévennes de l’Aigoual). Pourtant, ajoute-t-il « au-delà  des rapprochements heureux, j’ai bien envie d’aller chercher le vrai sujet de L’Epervier de Maheux en marge du récit lui-même ou mieux dans ses profondeurs cachées et comme trompeusement recouvertes par lui (…) ce qui fait le talent et l’originalité de Jean Carrière c’est (…) de faire éclater son chant tragique au moment où l’affrontement de l’homme et de la nature reprend sa plus haute signification. » Et d’évoquer Dieu  et Prométhée, autrement dit le héros humain qui défie la transcendance. La guerre à faire et que fera Abel Reilhan contre le rocher, sous le ciel vide que hante  l’épervier tournoyant… Serait-il malvenu, aujourd’hui, de parler de l’existentialisme de Carrière, tant la geste  de ses personnages emprunte, d’une certaine façon, au Sartre de « Le Diable et le Bon Dieu » ?  Comme en écho à  cette approche subliminale, Henry Bonnier s’attache, quant à lui, aux résonances cosmiques du roman. Citant abondamment les descriptions de l’hiver dans le Haut-Pays, il en appelle  « aux défis que les dieux lancent aux hommes ». Bien sûr, nous sommes dans les Cévennes,  mais surtout dans un paysage shakespearien : le temps semble immobile, l’Histoire est celle des persécutions, les personnages sont  de race propre à la tragédie… On  entend « les grandes voix mugissantes du monde ».  S’agit-il d’un « roman paysan » ? Et pourquoi pas ? A ceci prés que « Jean Carrière a porté son roman à hauteur de mythe ». Faut-il raconter l’intrigue ? Et y en a-t-il une d’ailleurs ?   « Chaque phrase pèse, chaque mot compte, et nous comprenons bien qu’au-delà de cette littérature, un secret est à découvrir. » (La Dépêche du Midi, 23 juillet 1972) Ce secret est, au reste, indicible. Philippe Sénart l’a compris qui aligne les comparaisons : »Il y a dans le roman cévenol de M. Carrière, un opéra wagnérien et l’Aigoual qui était le Sinaï de l’œuvre de M.Chamson est plutôt son Walhahala. » En quelques mots, le critique de « Combat » a défini la contradiction  à l’œuvre dans les premières lectures de « L’Epervier ». Carrière est un romancier cévenol.    A ce titre, il s’inscrit dans le sillage  des plus grands (André Chamson a fait de ses Cévennes une principauté de la personne humaine). En même temps, comme Giono dont la Provence est un mensonge qui dit la vérité, comme Faulkner dont le Mississipi tient sur  un timbre poste – le comté de Yoknapatawpha, le roman qu’il écrit déborde une région pour atteindre l’universel (Combat, 23 novembre 1972) Philippe Venault (Le Magazine littéraire, novembre 1972) , après avoir sacrifié  à la localisation  cévenole de Maheux, l’écrit crûment : »Le récit de Carrière prend le sens d’un véritable combat : celui d’un homme qui, contre toute raison, s’accroche à cette terre qu’il aime, et qui, pourtant, lui refuse la survie. En d’autres termes, c’est l’histoire d’une mort. » Alors, « que nous voilà loin des folklores de syndicat d’initiatives, des tourismes organisés, des fermettes aménagées, des week-ends à bol d’air, des paysans pour reportage télévisé, des calendriers des postes en couleur (…) Que nous voilà même loin de Chabrol (…) C’est un diamant de la plus belle eau. Mais avant de vous envoûter, il vous éblouit et il vous glace. Et vous pétrifie. » souligne Yvan Audouard (Le Canard enchaîné, 15 novembre 1972)  Vous avez dit métaphysique ?   Cette évidence a même frappé le chroniqueur du sulfureux « Minute » (25 octobre 1972), lequel pour confirmer que nous n’avons pas affaire à une histoire de tutu-panpan s’exclame : »Jean Carrière a écrit un roman du XIXè siècle ou, qui  sait, du XVIIIè ? Ou du IXè, pourquoi pas ? C'est-à-dire que son livre n’a pas d’âge. » Faisons les comptes : la géographie est déroutée,   la chronologie est dépassée, place à  la philosophie : « Rien ici ne se veut allégorique. Il s’agit d’un foisonnement lyrique autour de  l’impossibilité de croire et de ne pas croire, un foudroiement par le verbe de l’impossibilité d’être, et de n’être pas, et par conséquent une jaculation splendide de foi et de blasphèmes, de mysticisme et de colère, un gigantesque néant transfiguré par la misère des situations et des mots, et au-delà, sans espérance, sans charité, une soumission, une évidence de l’Eternel. » commente Roger Chabaud dans « Esprit » (octobre 1972)   Yves Berger a raison de titrer son compte-rendu « Des Cévennes hallucinées » (Le Monde, 29 septembre 1972) Tant il y a une merveilleuse  transfiguration du monde, des choses  et des hommes sous la plume de Carrière, pour le coup référent du  Giono de « Batailles dans la montagne » ou du « Chant du monde ». Halluciné, tel apparaît Abel Reilhan qui     « fouaille son rocher comme le capitaine Achab lance son harpon contre Moby Dick » (Guy Rohou, NRF, décembre 1972) La boucle est bouclée : de la houle des montagnes cévenoles au grand vent de l’océan, il n’y a qu’un pas. Carrière qui connaissait bien Giono avait, comme lui, lu Melville. « L’Epervier de Maheux » est son salut à l’auteur d’ »Israël Potter ….

 

 

 

 

 

 

 

Le malentendu se noue : autour du Prix –

 

 

 

On le sait :le 20 novembre 1972, le 70è Prix Goncourt est attribué à « L’Epervier de Maheux » de Jean Carrière, paru aux Editions Jean-Jacques Pauvert  Pour un Henry Bonnier qui, dans « Le Monde » du 21 novembre, essaie de distinguer Carrière du Manosquin, soulignant qu’à la différence de cet écrivain panique « il ne place pas ses secrets dans le monde, ni même dans ses personnages, mais dans un ailleurs tout ensemble littéraire et mystique où le monde et les hommes apparaissent liés dans la complicité de Dieu », combien de titres et de comptes-rendus sur le même tempo . « Du grand régionalisme » titre André Gascht dans « Le Soir » de Bruxelles. C’est le triomphe de l’enracinement dans la réalité » régionaliste et terrienne. Le thème est éternel.  La terre qui meurt. Les derniers habitants  refusent ce destin. Bonjour, René Bazin (celui du « Blé qui lève », l’oncle du Président de l’Académie Goncourt, d’ailleurs !) Quant au romancier, il vit en dehors des  grandes villes – à 20 kilomètres de Nîmes…-, il est l’époux de l’institutrice du village, « ils sont montés à Paris, leur espoir n’a pas été déçu.. »(21 novembre 1972)  Pour le  « Figaro », c’est tout simplement « l’ermite des Cévennes » qui a été récompensé. Déjà, Jean Carrière paraît céder à la représentation qui, bientôt, va être dominante. Il  déclare que l’histoire des Reilhan lui a été  racontée par un ami cévenol, et que, du reste, son enracinement à Domessargues l’a « aidé à faire revivre (ses) personnages ». Ce n’est pas encore du naturalisme, du réalisme ou du vérisme, mais la route est ouverte (21 novembre 1972) « Le Méridional-la France », à la même date,  rappelle l’opinion critique d’Henry Bonnier – un bon point -  mais qualifie Carrière de « Fils de Giono ». Ce qui, en soi, n’est pas rédhibitoire, mais qui, à l’époque, confère un certificat de régionalisme confirmé (la portée de l’œuvre de Giono est loin d’être appréciée à sa juste place, l’une des premières au plan des mythes et des symboles). De plus, la biographie qui accompagne l’information  révèle la collaboration de Carrière à l’ORTF de  la région Languedoc-Roussillon au travers de deux émissions significativement intitulées « Chroniques des collines «  et « Les sites auriculaires »…Concluez vous-mêmes !  Et la série continue : « La Lanterne » annonce que le Goncourt va à un « très grand roman de la terre ».  Huguenots, paysans pauvres, solitude des hautes terres, pour tout repas des châtaignes bouillies et des charognards rôtis « en plein air sur des pousses de genêt »…L’insistance, heureuse, mise sur le style n’empêche nullement l’approche réductrice de l’œuvre et de l’auteur. On sent  qu’une sorte de système intellectuel s’est mis en place, une espèce de machine à uniformiser les commentaires  s’est emballée, au point que Philippe Sénart dans « Combat » se paraphrase tout en se reniant. Il  souligne le lyrisme homérique et faulknérien du livre pour, la ligne d’après, stigmatiser les « poses théâtrales dans des manteaux de bergers », les spectacles « Son et Lumière », le Crépuscule des Hommes, etc.  Pris d’un remords, mais on ne sait  si c’est louangeur ou non,  il conclut que sur cette réalité bucolique, M.Carrière’ « jette le regard de Camus, celui qui écrivait « Noces », celui de qui l’écume montait aux lèvres quand il invoquait « la Nature sans hommes ». (21 novembre 1972) Parfois, cependant, une pierre précieuse ou deux apparaissent…   Marie-Jeanne Viel du « Républicain lorrain » ose une comparaison qui, pour être excessive sans doute, révèle une compréhension  remarquable du roman de Carrière : « Ce serait plutôt, presque quarante ans après  « La Condition humaine » qui valut le Goncourt à Malraux, un autre livre centré sur une autre forme de condition humaine. » (21novembre 1972) L’article s’intitule « Un écrivain de race » et l’on y trouve en intertitre « Abel à la recherche de l’absolu »… Dans la même optique, André Stil, le critique de l’ »Humanité », également romancier, intitule sa chronique « L’Eternel meurt au présent », ramassant dans une seule formule la dimension métaphysique du roman : les hommes contre les dieux, non sans célébrer la pureté de la ligne mélodique du chant littéraire que voilà ! (21 novembre 1972) « Echo-Liberté », sous la plume de Rodolphe Bariller (26 novembre 1972) indique que « L’Epervier » n’est pas « un roman régionaliste, c’est le livre de la survie pour les campagnes qui agonisent autour de nous et que nous survolons d’un regard in différent ou pour le moins curieux quand nous prenons la route des vacances. » D’une prémisse juste, le journaliste tire des conclusions « écologistes » avant la lettre. Il est vrai, la remarque est d’Olivier Boura, déjà cité, que le choix des Goncourt en 1972 correspond à une attente diffuse et confuse en fait de revalorisation de la nature – un côté « vraies richesses » de l’opinion publique… C’est si  vrai que le même R. Bariller en appelle à la « mise en chantier d’une résurrection » de nos villages en voie de désertification ! La thématique cévenole n’est cependant pas, on l’a vu avec « L’Humanité », uniformément partagée. Kléber Haedens, dans « Le Journal du Dimanche » (26novembre 1972)  s’il s’attarde sur les descriptions naturistes de Carrière, pour en dire la qualité d’écriture,, invite à  mettre  de côté les comparaisons ou les filiation s avec d’autres écrivains du cru Ramuz-Giono-Bosco, ou Chabrol-Max-Olivier Lacamp : « Laissons Jean Carrière mener l’existence personnelle dont il est digne. »  Ce n’est pas le point de vue d’Emile Bouvier (Midi Libre, 27 novembre 1972) dont le propos est tout entier de comparer les mérites  respectifs et les affinités électives de Giono et Carrière.  De fait, au contresens sur la nature du roman vient s’ajouter une hésitation sur la fibre de l’écrivain : « Un beau livre de nature, à la gloire de nos Cévennes ancestrales, donc solidement ancré dans les réalités régionales. » Mais Giono, lui, avait su élargir son horizon…aux Alpes, au Jura, à la vallée du Rhône ! M.Carrière devrait y prendre garde : »Il mérite mieux que la réputation d’un peintre local. » De plus, le maître de Manosque était  un créateur de personnages, première manière ou seconde manière, Bobi de « Que ma joie demeure » ou Angelo du « Hussard sur le toit ».  M.Carrière devra faire ses preuves.   Enfin, sur le plan du style, M.Carrière ne met pas de « bonnet rouge » au vieux dictionnaire, alors que l’inventivité de Giono laisse pantois.  On dira que la leçon est rude. Mais à considérer l’œuvre de Jean Carrière, maintenant qu’elle est achevée, peut-on dire qu’elle est juste ?  Emile Bouvier n’a sans doute pas saisi que Giono et Carrière étaient, chacun dans son registre, deux des plus grands menteurs de la littérature contemporaine, le second étant pour le coup le fils talentueux du premier. Et c’est le trait commun qui les unit, le parallèle  relatif  à la capacité démiurgique et à la résonance de l’écriture étant, à ce stade,  totalement sans objet.

 

 

 

 

 

De la classification littéraire d’un Prix Goncourt

 

 

 

A la fin de l’année 1972, Jean Carrière est « classifié » par la critique littéraire. Le Prix Goncourt a eu pour premier effet de le ranger parmi les « écrivains cévenols », du moins pour une grande partie des journaux et revues, et, bien évidemment pour le public dans sa majorité. Il n’y a rien de scandaleux à cette caractérisation, ni de péjoratif.  Et, fort honnêtement, dans le numéro 156 de « L’Education » (30 novembre 1972), Frédéric-Jacques Temple sait mettre en regard l’une de l’autre la dimension spatiale – les hautes Cévennes – et la dimension mythologique de l’œuvre : « La vérité de ce livre, cependant, se situe au-delà d’un décor géographique déterminé. C’est bien le Mythe qui donne à la réalité comme dans le Yoknapatawpha de Faulkner, son  visage absolu et universel. Tout ce qui arrive aux Reilhan arrive à quiconque dans le monde se heurte à l’adversaire, qu’il se nomme Dieu, le  Destin ou le Néant. Et c’est la gloire de l’homme de mener contre eux un combat sans espoir. »  (On vérifiera à nouveau la filiation sartrienne des références implicites de Carrière). , Néanmoins, comme le montre Emile Pradel dans « L’Ecole libératrice » (15 décembre 1972) : »Le message de ce livre reste dans cette évocation de la nature sauvage qui existe encore tout prés de nous – nous l’avions oublié – et dans l’estime qu’on ne peut refuser à ces vies d’hommes libres même si elles sont condamnées. »  Le contexte idéologique sensible à l’écologie demeure prégnant. Et il va favoriser le piège dans lequel tombe alors « L’Epervier de Maheux ».  La critique à l’authenticité. Mesurons le chemin parcouru depuis la parution du roman. Un récit métaphysique, d’abord. Ensuite, un roman régionaliste. Enfin, une  œuvre naturaliste qui essuie le feu  des intégristes cévenols. « Causses et Cévennes » (N°1, 1973) donne le la : « En peignant à grands traits épiques un monde dur et hostile, (J.Carrière) a élevé en dignité un pays souvent plus proche de la Sibérie et de l’Arabie Pétrée que des Cévennes. » (Olivier Poujol)  L’écrivain va se défendre  très vite : « Je n’ai pas écrit un livre sur les « Cévennes et les Cévenols ». »déclare-t-il à « La Croix » des 4 et 5 mars 1973. Et il contre-attaque : »Les livres qui se passent à Paris, c’est une littérature psychologique et analytique. Toute littérature qui remet l’homme dans sa dimension cosmique, c’est de la littérature régionaliste parce que cela passe pour de la littérature naturaliste. » Il n’empêche : le « Club cévenol » réitère l’accusation  en déclarant : « Il serait long et fastidieux de relever les incohérences géographiques et ethnologiques, puisqu’à la lecture du livre on a le sentiment de renouer avec les récits d’explorateurs du XVIIIè siècle. » Et de parler de « barbares » décrits par l’auteur,  lesquels s’esclaffent lorsque des touristes leur demandent la route de « Maheux »…(Causses et Cévennes, N°4,1973) La lectrice exaspérée qui s’exprime de la sorte n’a évidemment pas lu la chronique du « Letzberger Land », un journal luxembourgeois (15 juin 1973) qui note, sous la signature de Jean Mergeai : « Son attitude (celle de Carrière) devant les villageois dont il dit la vie ne relève pas d’un apitoiement un peu malsain à la Loti. Il y a de la révolte dans ce constat de misère solidement inséré dans notre époque. » Elle ignore aussi le bulletin « Fraternité des Cévennes » publié par l’Union Chrétienne (N°2, décembre 1972) qui confirme : « Ceux qui ont quelque expérience des Cévennes ont pu, au fil des ans, découvrir des sites et aussi des personnages du roman de Jean Carrière. »   Quoiqu’il en soit le procès en sorcellerie ne cesse pas, et Jean Carrière, en réponse à un étudiant de Montpellier, Jean-Marc Gilly, écrit dans « La Lozère nouvelle » du 16 mars 1973 : »Cette histoire est vraie (…) mais je n’ai pas cherché à ce que les cévenols se reconnaissent (…)Bien sûr, Maheux ne s’appelle pas Maheux, Reilhan ne s’appelle pas exactement Reilhan (…) Faut-il reprocher à Van Gogh d’avoir peint un champ de blé qui ne ressemble pas au champ de blé ? »  Carrière en appelle à Faulkner qui écrivait à mi-chemin entre le mythe et la réalité. Mais il cède à la tentation d’être le chantre des Hautes-Cévennes : ainsi dans le « Figaro » du 7-8 juillet 1973, non sans s’abriter derrière la licence du créateur : « Mon Sud profond (…) dont la meilleure littérature s’est faite la complice : Faulkner, Camus, Giono, et tant d’autres, de la Grèce à l’Espagne… »  Il réédite  la démarche dans « L’Humanité » du 24 novembre 1977, en des termes qui veulent réconcilier le réel et l’imprescriptible liberté de la création, l’authenticité et la démesure : « Dans sa nudité, la Cévenne des Cévennes est une terre métaphysique. Devant ces immenses aires où des roches géantes paraissent attendre on ne sait quelle apocalypse, on a parfois l’impression de découvrir un morceau de planète indifférent à l’histoire, et où seul peut se poursuivre ce dialogue dérisoire et pathétique que tous les hauts lieux  suggèrent  entre l’homme et l’univers, entre l’homme et son  destin. »  Mais l’écrivain inspiré de  »L’Epervier de Maheux », dont la filiation dostoïevskienne est indéniable,  a  payé d’un malentendu durable ce sacrifice rendu au « Théâtre sacré des Cévennes ».   

 

 

 

                                                                                                   

 

  Michel BOISSARD

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