UNE COMEDIE INHUMAINE SOUS LOUIS-PHILIPPE

Publié le par Michel Boissard

L’épithète de balzacienne convient à l’histoire de ce fait-divers criminel des années 1830 : l’affaire de l’auberge sanglante de Peyrebeille (Ardèche), connue sous le sobriquet proverbial d’ « Auberge Rouge ».Autrement dit le procés Martin-Breysse-Rochette du nom des trois assassins guillotinés sur les lieux mêmes en octobre 1833. Il sied au cadre spatio-temporel restitué par l’archiviste Thierry Boudignon dans le bel essai historique qu’il vient de publier. C’est, en effet, une véritable « Scène de la vie de campagne » qui est ici campée. Une auberge au cœur des hautes-terres ardéchoises, sur la route royale de Viviers au Puy, dominée par le Mézenc et le Gerbier des Joncs, hantée par la « burle », ce vent de neige qui fait dire que dans ces contrées il y a « neuf mois d’hiver et trois mois d’enfer ». Cette maison est tenue par le couple Pierre Martin-Marie Breysse, assisté du domestique Jean Rochette L’aubergiste a édifié une petite fortune en combinant occurrence géographique, hôtellerie et fermage. Sa réussite a généré d’âpres jalousies locales. Lorsque le 26 octobre 1831, le corps d’Enjolras – un éleveur du voisinage, retour de la foire aux bestiaux de Saint-Cirgues - qui a fait halte à Peyrebeille, est retrouvé au bord de l’Allier, visiblement mort de mort violente, « la voix publique » dénonce le trio Martin-Breysse-Rochette comme coupable du forfait. Le rideau se lève alors sur une « Scène de la vie judiciaire » entrelacée à une « Scène de la vie politique ». Le Parquet de Largentière qui est saisi des faits est en pleine ébullition à la suite de la Révolution de Juillet 1830. Cette partie du département qualifiée de Vendée vivaraise est rétive au nouveau pouvoir des banquiers incarné par Louis-Philippe. Le climat provincial est perturbé par la suppression du droit de ramassage du bois dans les forêts, au seul bénéfice des gros propriétaires qui les ont acquises. Enfin, à la fin du mois de novembre, à Lyon, éclate l’insurrection des Canuts, qui secouera toute la région environnante Dans un contexte de peur sociale, marqué par le règne absolu de la « sacrée pièce de cent sous » qui commence, le mécanisme même de l’enquête va peser lourdement sur le procès et le verdict. La justice d’Ancien-Régime n’est pas si loin. Les capitouls de Toulouse, naguère vitupérés par Voltaire dans l’Affaire Calas, ont des descendants zélés, les magistrats de Privas, ayant à leur tête le baron Fornier de Clausonne, illustre représentant de la grande bourgeoisie textile. A coup de rumeurs, d’ouï-dires, de quart et de demi-preuves, de dépositions de dernière minute, s’appuyant sur une opinion prévenue, les suspects vite arrêtés sont convaincus d’avoir occis pas moins de cinquante voyageurs. Une légende s’installe, entrelaçant vérités et fantasmes : s’y retrouvent le mendiant témoin oculaire d’un crime, le juif errant richissime, dévalisé et assommé, d’honnêtes passants effrayés par un transport de cadavres, etc… Chroniques historiques, complaintes populaires, récits romanesques, films – de Claude Autant-Lara (1951) à Gérard Krawczyk (2007), se sont emparés de ce qui reste une énigme – la culpabilité étant d’autant plus controversée que l’instruction fut partiale. Mais qui mérite bien le qualificatif - inventé par André Wurmser, à propos de l’œuvre de Balzac précisément – de comédie inhumaine. Michel Boissard L’Auberge Rouge. Le Dossier. Par Thierry Boudignon. CNRS Editions. 2007.237 pages. 20 euros.

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