LE SABLIER DU FRANC-TIREUR

Publié le par Michel Boissard

Fondateur des Editions Actes Sud, romancier, essayiste, Hubert Nyssen croit comme Julien Gracq que les mots ont le pouvoir de nous révéler la diversité du monde. A tel point qu’il en a fait son métier. Et nous en donne la preuve par la publication de son journal de l’année 2006. Il y a d’abord chez cet homme du Nord , amoureux de la plaine d’Arles, le sens du vent, le goût du parfum des fumées en automne, la passion de la lumière. Un côté jamais rassasié de sa connivence avec le Midi. Mais aussi un grand professionnel du livre qui, octogénaire, oscille en permanence entre les « illusions du projet et le train tranquille des accomplissements. » Un de ces êtres que l’écrivain new-yorkais Paul Auster – qu’il révéla au public français – qualifie de « maverick » - un non-conformiste ou un franc-tireur. Lequel raconte comment, aux lendemains de la Libération, fortement « enrhumisé », il réussit néanmoins à présenter aux étudiants bruxellois un Georges Duhamel statufié par la gloire littéraire ! Ou, lors d’une signature de la romancière Nancy Huston à la librairie du Méjan, qui a formidablement marché, stigmatise « les imbéciles, en proie à la servitude commerciale volontaire (qui) ne voient plus que le plaisir du lecteur commence par la saveur qu’on lui fait goûter. » Que voici méditant sur cette phrase de Rousseau (que n’eût pas démenti Aragon) : « Mentir sans profit ni préjudice de soi ni d’autrui n’est pas mentir ; ce n’est pas mensonge, c’est fiction. » Ou enfin, commensal du diariste Alberto Manguel (« Journal d’un lecteur ») et de l’écrivain espagnol Javier Cercas (« Les soldats de Salamine ») devisant sur la victoire (interne au PS) de Ségolène Royal, avec ce commentaire : « Les mots eux-mêmes au moment d’être prononcés paraissaient jeter un coup d’œil au miroir et se rajuster »… Michel Boissard Le mistral est dans l’escalier, Journal de l’année 2006, H. Nyssen, Actes Sud, 2007, 15 euros

Publié dans articles La Gazette

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