UN ZIGOTO CONQUERANT

Publié le par Michel Boissard

Poète révéré au-delà des Alpes, Gabriele d’Annunzio (1863 – 1938) est méconnu en deçà. Rares sont les lecteurs français du célèbre roman décadentiste « L’Enfant de Volupté » (1889, Livre de Poche n°7537). A peine plus nombreux, les spectateurs de « L’Innocent », le dernier film de Visconti (1976) tiré d’un récit éponyme du Prince de Monte Nevoso. Car, l’aristocrate portant ce titre fut un homme aux mille existences ! Romancier de la morbidezza – le mal de vivre occidental de la fin du XIXè siècle, député, révolutionnaire, cinéaste, amant multiple et côté, colonel, aviateur, et auteur du premier « coup d’état littéraire » de l’Histoire ! L’écrivain italien Alessandro Barbero brosse le portrait lyrique, épique et fabuleux de celui qui craignait qu’on le prît pour un « zigoto conquérant », lorsqu’à la tête de quelques dizaines d’arditi, légionnaires des sections d’assaut, il s’empara en 1919 du port de Fiume, dévolu par la Société des Nations à la nouvelle Yougoslavie, née du Traité de Versailles ! Y proclamant la seule Constitution poétique connue : « …Fiume est la gardienne avancée des Alpes juliennes ; elle est l’extrême-pointe de la culture latine ; elle est l’ultime porteuse du signe de Dante. » Dernière aventure romantique, l’histoire, entre songes et mensonges, de ce que d’Annunzio appela la « Régence du Carnaro » ? Plutôt utopie équivoque, cette libre ville-état regroupant l’espace d’une année marginaux , non-conformistes et révoltés faisant rimer politique et esthétique. Tandis que dans les plis de la fête permanente où chacun tente d’oublier la guerre se lève l’ombre inquiétante des « chemises noires ». Il n’y pas si loin de la fin de cette aventure tragico-hédoniste à la Marche sur Rome (1922). Et sous l’appétence nietzschéenne de d’Annunzio perce le profil césarien de Mussolini ! Michel Boissard Poète à la barre, A. Barbero, Le Rocher, 2007, 18 euros

Publié dans articles La Gazette

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