GENS DE PEU, PETITS FAITS VRAIS

Publié le par Michel Boissard

                      

 

Le bourgeois, selon le philosophe Alain, c’est celui qui a la parole. Celui qui installe.  Tout à l’inverse des personnages  des nouvelles de Jacques-Olivier Durand. A cause de leurs noms, d’abord . Ils s’appellent Clémentine Moulin ou Georges Bertrand, et vivent au lotissement des Fleurs. Si un torero  a pour pseudonyme Jaime Duran (à l’espagnole, sans d), c’est pour dissimuler l’ordinaire patronyme de Jean-Paul Dubois. Les patrons de bistrot ce sont Félix et Martha,  le taulard évadé Pierre Calbot - comme tout le monde, et la jeune marginale : Mademoiselle Colas, naturellement ! Un zeste d’originalité fait que l’un des héros s’intitule Trente-trois, mais ne se prénomme pas Edith…Voici des  gens de peu à en croire le sociologue  Pierre Sansot.  Ils vivent une existence « métronomisée » par l’Education nationale, le travail, la visite du facteur, un coup de téléphone, le vent, la pluie, la chaleur, la neige ou leurs fantasmes. J.O. Durand les qualifie d’Etc. -  et caetera : et le reste - c’est-à-dire d’êtres qui  se confondent les uns les autres,  divers mais  finalement identiques. Brodant des histoires qui feraient dire à G.B. Shaw que la vie ne cesse pas d’être comique parce qu’un homme meurt,  qu’elle ne laisse pas d’être tragique parce qu’un homme rit. Lisez,  particulièrement, les deux textes irradiant de finesse et d’humanité qui ouvrent ce recueil : « La mobylette jaune » et « L’erreur ».   Dans le premier, un facteur invente  pour l’une de  ses « clientes » des destinations de voyages imaginaires, parce que la vraie vie est ailleurs. Dans le second,  tout en dialogues (l’auteur est, nul ne l’ignore, un homme de théâtre), une « erreur » de communication téléphonique est  à l’origine d’une étrange rencontre entre deux personnes  banales et transparentes, aux prénoms de lieux communs : Luc et Bruno.  Dans un style économe qui valorise les « petits faits vrais » qu’affectionnait Stendhal, J.O. Durand compose un chant précieux aux humiliés et aux offensés de notre temps.  

                                                                                                                    Michel Boissard

Ecoutez-les quand ils se taisent, J.O. Durand, Edilivres, 2008, 14 euros.

Publié dans articles La Gazette

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