LE DESTIN EST UN DANSEUR ETOILE

Publié le par Michel Boissard


 

Le propre des personnages de ce beau roman d'Anne Bragance est d'être chacun d'eux « à la marge ». L'adolescente Milush Hennequin, en premier lieu. Un prénom inusité, quinze ans, vivant seule avec sa mère. Qu'elle surnomme Madame Tabou. Car, outre une excédante rigidité morale assortie d'une indifférence d'acier, celle-ci fait obstinément silence sur le Grand Inconnu -1e père absent, en fuite, disparu ou mort... Andrès Soriano, ensuite. Un solitaire bourru de soixante-dix huit ans - grand-père symbolique. Hanté par le souvenir de Léonora, sa soeur, tondue à la Libération pour « collaboration horizontale » avec l'Occupant ! Et qui trompe son isolement ainsi qu' une arthrose tenace, assis tous les jours à la même place, sous l'abribus de la Ligne 15. Où il rencontre Milush. Alors opère l'alchimie de l'amitié selon Montaigne. Parce que c'était elle, parce que c'était lui. Enfin, il y a l'ange noir. La voix pure et chaleureuse d'un travailleur africain un jour entendue par Andrès. Mais disparue aussitôt. Et dont il veut partager la magie avec la jeune fille. A l'issue du récit, c'est Milush qui lui permettra de « rencontrer sa joie »... Autour d'eux, comme en fond de scène, « le destin, ce danseur étoile qui fait ses entrechats avec des si » agence la rencontre improbable entre deux autres irréguliers de notre siècle classificateur. Géraldine (en réalité Mathilde Bardoin, comme vous ou moi), mal mariée, qui compense un ventre stérile par un estomac boulimique. Et Pierre Thouvenet, le chauffeur de bus caractériel, licencié de son emploi, et qui, naturellement, fuit la ville oppressante... On sait, depuis Rimbaud, que la vraie vie est ailleurs. Du côté des Cévennes ou des îles Mascareignes, qu'importe, il s'agit pour chacun, selon André Gide, de « suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant »

Michel Boissard
Passe un ange noir
, A. Bragance, Mercure de France, 2008, 14,80 euros

Publié dans articles La Gazette

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