JE-NE-SAIS-QUOI ET PRESQUE-RIEN

Publié le par Michel Boissard


 

Intraduisible en français, le mot espagnol duende est, d'après Goethe, « le pouvoir mystérieux que tout le monde ressent et qu'aucun philosophe n'explique ». Nietzsche le recherchait sur le pont du Rialto ou dans la musique de Bizet. Chez les arabes, la survenue du duende au cœur de la mélodie est saluée par des « Allah ! Allah ! », de même qu'en Andalousie, elle l'est d'un « Viva Dios ! ». Cézanne, peignant la Sainte­-Victoire, Falla composant le « Nocturne du Generalife » comprennent que le duende - expression d'une mystique, intrusion du sacré dans l'art - se différencie de l'Ange et de la Muse. Le premier déverse sa grâce sur l'artiste. Le « vent de l'Esprit » gonfle les cheveux d'Antonello de Messine. La seconde lui confère l'intelligence créatrice. Qui déconstruit les visages chez Picasso. Mais, dirait Jankélévitch, le duende c'est le je-ne­sais-quoi et le presque-rien. L'étincelle qui met le feu à la plaine du génie. Et pour Lorca - son meilleur théoricien - ce « qui brûle le sang comme une pommade d'éclats de verre ». Le choc qui inspire à Goya. « d'horribles noirs de bitume » contrepoint des gris, argents et roses dans lesquels il est passé maître. Le chant « furieux et dévastateur » qui brûle la gorge de Pastora Pavon, La Nina de lus Peines, chanteuse de flamenco de l'autre siècle. Et à mi-chemin de la mort et de la géométrie, le terrible jeu qui, entre sol y sombra, oppose taureau et torero.

Michel Boissard

Jeu et théorie du Duende, FG Lorca, Allia, 2008, 3 euros

Publié dans articles La Gazette

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