DU TEMPS DES CATASTROPHES A L’ERE DU RISQUE

Publié le par Michel Boissard

                                

 

 

Catastrophes. Une histoire culturelle XVIe – XXIe siècle. De François Walter. Le Seuil, collection « L’univers historique ». 2008. 380 pages. 22 euros.

 

 

 

Qu’y a-t-il de commun entre le passage de la comète de Halley (1607), l’incendie de Londres (1666), la Peste de Marseille (1720), l’échouage de La Méduse (1816), le naufrage du Titanic (1912), Auschwitz (1941) et  Hiroshima (1945),  Tchernobyl (1990), les attentats du 11 septembre (2001) ou le tsunami en Asie du sud-est (2004) ? Chacun de ces évènements est généralement qualifié de catastrophe, selon le  Dictionnaire de la langue française (1863 – 1873) d’Emile Littré, la définissant - héritage de la tragédie grecque introduit dans notre vocabulaire par Rabelais - comme « un  grand malheur, une fin déplorable ». Le mérite  majeur de l’essai décapant de l’historien  François Walter est, d’une part, de distinguer la perception et la réception de ces calamités selon les époques et, d’autre part, d’analyser les glissements de sens qui les accompagnent. L’auteur en périodise utilement les temporalités successives, depuis le monde traditionnel jusqu’à ce qu’  Ulrich Beck nomme aujourd’hui la « société du risque ». Du XVIè au XVIIIè siècle, les désastres naturels et leurs conséquences humaines sont assimilés à des fléaux. Dieu frappe les hommes qui transgressent ses commandements. Il a la maîtrise des forces telluriques, qu’il déchaîne contre les pécheurs.. Mais cette vision métaphysique n’exclut aucunement le recours aux connaissances empiriques, ni la recherche des causalités matérielles. Avec le tremblement de terre de Lisbonne (1755), les Lumières  mettent en évidence l’interaction entre nature et société. « Ce n’est plus Dieu qui punit, mais c’est l’hubris des interventions humaines qui devient contre-productive » en brisant les équilibres naturels. Cette exigence de rationalité dans l’appréhension des catastrophes se fracasse  au XXè siècle sur la Shoah et la bombe atomique. La nomination de la barbarie et la conscience de la possible autodestruction de l’espèce humaine génèrent un détour (un retour ?) par   les aphorismes et expressions religieux : silence de Dieu, nuit sur les hommes... Publiant un  ouvrage de réflexion après le 11 septembre 2001, le philosophe André Glucksmann l’intitule « Dostoievski à Manhattan », rappelant que, selon l’auteur des Karamazov : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis. »   Paradoxalement, en ce temps de « désenchantement du monde » (Max Weber) et de sécularisation  des sociétés, la référence au sacré n’est pas  anachronique  dés lors qu’il s’agit de fournir un schéma explicatif cohérent à l’émotion populaire devant des faits incompréhensibles et/ou injustifiables. Reste enfin que nous sommes  entrés dans la « société du risque et de l’incertitude ». La catastrophisme y est de mise . Il se nourrit de phénomènes avérés qui, réunis par la médiatisation, créent un effet de choc  : fonte de la calotte glaciaire, épuisement des réserves d’eau,  raz de marée dévastateurs, vaches saisies de folie, volatiles grippés, chiens agressifs, etc. Dieu n’est plus en cause, mais les « politiques » sont responsables !  Le développement durable est invoqué. Le principe de précaution est martelé. La résilience – capacité du système à faire face et à retrouver l’équilibre antérieur à la catastrophe – est sollicitée. Du coup,  se forge une «  nouvelle culture plurielle de la catastrophe et du risque » qui entrelace mémoire des évènements, savoir-faire, dispositifs sophistiqués mais, au total,  fait fond  sur «  les ressources symboliques » et sur «  une large place à la quête de sens par des références spirituelles. »

                                                                                                                                       Michel Boissard

                                                                                                                                              Historien

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