PONT-SAINT-ESPRIT 1951 : DESORDRES, SCANDALE ET TRAGEDIE DU PAIN

Publié le par Michel Boissard

 

 

Le Pain maudit. Retour sur la France des années oubliées. 1945 –1958. De Steven Kaplan. Fayard. 2008. 1129 pages. 39 euros.

 

Enseignant d’histoire européenne à l’Université américaine Cornell, le professeur Steven Kaplan est, depuis plusieurs décennies, le spécialiste confirmé de l’histoire du pain dans sa relation à la société française du XVIIIe siècle à nos jours (« Le pain, le peuple et le roi », Colin, 1986 – Le retour du bon pain : une histoire contemporaine du pain, de ses techniques, et de ses hommes, Perrin, 2002). Avec cette étude de plus d’un millier de pages sur l’affaire du Pain maudit de Pont-Saint-Esprit (Gard) en 1951, il nous procure à la fois le récit remarquablement détaillé  et informé d’un fait-divers meurtrier demeuré troublant, et son inscription dans la France de l’après-guerre marquée par des « émotions » frumentaires qu’on aurait pu croire cantonnées à la période des crises de subsistance des années précédant la Révolution française.. Alors que vient de mourir l’ex-Maréchal Pétain emprisonné à l’Ile-Dieu, que la IVe République se traîne dans une nouvelle crise ministérielle et que sévit la  guerre en Corée,  l’attention de l’opinion française en vacances est sollicitée par une affaire d’intoxication alimentaire survenue dans une petite ville gardoise de quelque 4000 habitants à l’époque, Pont-Saint-Esprit - « au carrefour de quatre régions : Provence, Languedoc, Dauphiné et Vivarais »,  célèbre pour son pont royal sur le Rhône,  son musée d’art sacré, ses ressources vini-viticoles,  haut lieu de la Résistance entre 1940 et 1944. Trois cent personnes tombent malade, une trentaine sont internées avec des signes d’aliénation mentale, sept vont mourir, à la suite de la consommation de pain acheté dans une des principales boulangeries de la localité. La rumeur fait le reste. Le syndrome du pain maudit gagne de proche en proche (plus tard, on saura que des faits similaires ont eu lieu auparavant dans d’autres localités du même canton).  Il revêt une double signification matérielle et symbolique.  « Ration de survie pendant des siècles, la pain est promesse de salut, agent de sociabilité, marqueur de vulnérabilité. »  De plus, au sortir de la deuxième guerre mondiale, il est à la base du régime  alimentaire des français. Reconstituant le climat de l’époque, mettant en scène ses protagonistes, S. Kaplan donne toute sa dimension à une enquête qui défraie la chronique judiciaire jusque dans les années 1970. De quoi est responsable le boulanger Roch Briand qui vendit le pain empoisonné ? Et le meunier  Maillet qui fournit la farine ? Est-ce l’ergot de seigle qui est le toxique originel , ou le mercure,  ou l’eau polluée par une usine à gaz voisine ?  Le commissaire Sigaud, chargé d’enquêter, fut-il pertinent ? Et  comment le Maire socialiste - mâtiné rad-soc -  Hebrard, hanté par le drame humain et par la respectabilité  de sa ville, assuma-t -il   ses délicates fonctions  électives ? De ce qui pourrait être ramené à une énigme policière largement irrésolue,  émerge – et c’est le grand mérite de l’auteur de les mettre en relief – une série d’interrogations décisives : sur la gestion des approvisionnements publics (par exemple, le rôle controversé de l’Office des céréales) ; la fonction régulatrice et distributrice de l’Etat entre départements de production céréalière excédentaire (ici la Vienne) et départements déficitaires (comme le Gard) ; la place dans la société politique et civile de la calomnie et des rancunes individuelles ou communautaires au lendemain du conflit mondial. Steven Kaplan cite en toute fin de ce bel ouvrage le mot de Jean Anouilh : « J’aime la réalité, elle a le goût du pain. » On vérifie ici que ce dernier peut également dégager un parfum de scandale, générer des désordres et nourrir une tragédie...

                                                                                                                                  Michel Boissard

                                                                                                                                        Historien

 

 

 

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