DESHONORER LA GUERRE !

Publié le par Michel Boissard

                                                  

 

Même s’il n’existe rien de commun entre le rabelaisien  « Clochemerle » (1934) et la violence provocatrice de « L’Enfer » (1908), le lyonnais Gabriel Chevallier (1895-1969) est le frère littéraire du gardois (de souche) Henri Barbusse (1873-1935). Bien que celui-ci soit de vingt ans l’aîné du premier nommé.  Et que « Le Feu », Prix Goncourt 1916, précède de quinze ans « La Peur » (1930), heureusement réédité par « Le Dilettante ». Car ce qui rapproche ces grandes œuvres, c’est d’être ensemble un témoignage intimiste et épique, un réquisitoire humaniste contre la Grande Guerre. Et, finalement, des romans camisards, au sens résistant du mot.  De même que « Le Feu », « La Peur » est un récit à la première personne. Mais ce qui, là, symbolise un héros collectif, est, ici, un narrateur engagé.  Un témoin qui,  dirait Pascal, ne craint pas de se faire égorger. Jean Dotremont, le double romanesque de Gabriel Chevallier, découvre, comme l’écrivain mobilisé lui-même, la nudité et la crudité extrêmes du quotidien d’un soldat. Les marches épuisantes, le froid, les poux, la boue, les blessures, l’obsédante proximité de la mort. Surtout la peur. Un réflex physique animal. Ce sentiment qui, en devenant chronique, suscite aussi bien la témérité risquée que le refus d’obéissance.  Verdun et le Chemin des Dames. Le fort de Douaumont et les mutineries de 1917. Le Poilu n’est pas un héros ; c’est une victime. Il a la trouille. Il faut avancer quoiqu’il en coûte. L’ennemi est devant ; les gendarmes, derrière. Et le feu tue ! Comme Céline dans « Le Voyage au bout de la nuit », Chevallier dénonce les bobards, révèle l’intox, moque les grands mots, éreinte les grands principes.  Hospitalisé, Dotremont décoiffe les infirmières en racontant la misère du front. Il scandalise l’aumônier en stigmatisant une Eglise qui bénit les canons. Il ne fait pas que « déshonorer la guerre » ; il la déculotte !

                                                                                                                                              Michel Boissard

La Peur, G. Chevallier, Le Dilettante, 2008, 22 euros

Publié dans articles La Gazette

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