LA PATRIE SE FAIT TOUS LES JOURS

Publié le par Michel Boissard

Paris. Juillet 1941. Louis Aragon rencontre le militant communiste Jacques Decour, agrégé d’allemand et professeur au Lycée Rollin. Romancier, il a publié « Philitersburg » (1932), récit d’un séjour en Prusse. Et « Les Pères », le roman des « assis » dirait Rimbaud, ceux qui sont arrivés grâce à Dieu sait quelles concessions à la Société !  Le poète du « Créve-Cœur » lui conseille de travailler à unir les écrivains patriotes. Et de prendre contact avec le mentor de la NRF, le nîmois Jean Paulhan. Decour connaît Paulhan. Ce dernier  lui a ouvert les portes de Gallimard. Il sait que Paulhan n’hésite pas à prendre des risques. Il fut du réseau - démantelé  - du « Musée de l’Homme » Esprit libre, il récuse le totalitarisme hitlérien. Dans ce commun combat, ils seront frères. Au côté de Debû-Bridel,  Charles Vildrac, Jean Guéhenno, Jean Blanzat et le R.P. Maydieu, ils fonderont le Comité national des écrivains. Et, en 1942, le journal « Les Lettres Françaises ». Juste avant que Jacques Decour ne soit fusillé comme otage. On en publie aujourd’hui le fac-simile des dix-neuf numéros clandestins. Du premier, daté du 20 septembre 1942, anniversaire de Valmy,  à celui d’août 1944, où Jean Tardieu évoque avec Oradour : « Le nom de notre vengeance/Une bouche sans personne/ Qui hurle pour tous les temps. » Très peu de temps après que Paulhan ait, avec une extrême pudeur d’écriture contenant une profonde émotion, salué (numéro XVI, de mai 1944) « Les pendus de Nîmes »… Deux années « à crier la vérité » avec Eluard, Edith Thomas, Michel Leiris, André Frénaud, Loys Masson, Max-Pol Fouchet, Sartre et Mauriac… Sept-cent  trente jours à construire la patrie au quotidien. Et, comme l’écrit  Aragon, à reprendre aux mains des étrangers : « Chaque jardin, chaque ruelle/Chaque silo, chaque verger/Chaque colline, chaque combe/ Chaque mont, chaque promontoire. » Car «  Il faut libérer ce qu’on aime /Soi-même, soi-même, soi-même ! »

                                                                                                                                                Michel Boissard

 

Les Lettres Françaises et Les Etoiles, 1942-44, dans la clandestinité, Le Cherche Midi, 2008, 24 euros

Publié dans articles La Gazette

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