14/18, LA GUERRE DES MORTS INUTILES

Publié le par Michel Boissard

 

 

La Jeunesse Morte. Par Jean Guéhenno. Editions Claire Paulhan. 286 p. 2008. 32 euros.

 

 

Une éthique sociale exigeante, l’élévation de pensée d’une œuvre, un style poli par la fréquentation des humanités gréco-latines ont fait de l’écrivain Jean Guéhenno (1890-1978), une figure littéraire oubliée, voire inactuelle, en tout cas méconnue. Il faut remercier Claire Paulhan, les préfaciers Jean-Kely Paulhan et Philippe Niogret, le biographe Patrick Bachelier (Jean Guéhenno, La Part commune, 2008), de poser aujourd’hui la question rendue célèbre par Aragon à propos de Hugo : Avez-vous lu Jean Guéhenno ?  Et d’abord, le connaissez-vous ? Fils d’un cordonnier pauvre de Fougères,  d’abord employé d’usine,  Guéhenno est l’exemple type de la méritocratie républicaine.  Boursier, normalien, agrégé, enseignant, essayiste, co-directeur de la revue Europe au temps de Romain Rolland, et de l’hebdomadaire Vendredi avec Wurmser, Chamson et Andrée Viollis sous le Front Populaire, résistant (Journal des années noires, Folio, 2002),  Inspecteur général de l’Education nationale, académicien… Voici qu’il reparaît justement dans l’actualité éditoriale avec le seul  roman qu’il ait écrit, au coeur d’une bibliographie  qui compte de remarquables regards critiques sur Michelet, Renan, Voltaire et Rousseau… Mais, quel roman que ce récit autobiographique  traversé par la dénonciation de la Grande Guerre, vue par cette génération de jeunes intellectuels en proie aux illusions du patriotisme, bientôt écrasée par ce que Giono nommera la grande dévoreuse d’hommes, de bêtes et de moissons, engendrant chez les survivants un syndrome pacifiste souvent ambiguë qui surplombera, de droite à  gauche de l’échiquier politique,  l’horizon des années 1930. Toudic, Hardouin et Lévy, les trois personnages de Guéhenno, cothurnes de l’ENS - rue d’Ulm,  sont les frères de Gilbert Demachy,  l’étudiant héros  des Croix de Bois de Dorgelès et les cousins de Simon Paulin qui monte au Feu  sous la plume imprécatoire de Barbusse. Au front, ils rencontrent Bardamu qui, avec Céline, accomplit son Voyage au bout de la nuit. Qu’ils aient ou non rechigné à faire leur Devoir, bassinés qu’ils étaient par ces majuscules meurtrières l’Honneur, la Dignité, le Sacrifice, ils sont désormais broyés par ce sentiment animal, et si humain, la Peur – dont Gabriel Chevallier fera le roman heureusement réédité (Le Dilettante, 2008).  L’un des traits  communs significatifs de ces écrivains français, mais on pourrait l’élargir à Ernst von Salomon et Erich-Maria Remarque, de l’autre côté du Rhin -  c’est la volonté de se faire témoins à la manière de Pascal, en prenant le risque de se faire égorger. Comme Guéhenno : « Je me suis promis, puisque j’avais survécu, de ne plus cesser de crier contre la guerre et la mort inutile. » (Ce que je crois, 1964).  Ici,  et c’est à la fois la force et la fragilité de cette fiction transparente à l’Histoire, le roman psychologique cède le pas au roman idéologique. Toudic, le rescapé de la tourmente, fidèle à « l’immense cadavre de la jeunesse étendue en travers des plaines de l’Europe » comme à ses camarades massacrés,  a quelque chose de l’idéalisme d’un Enjolras (le révolutionnaire tombé sur la barricade de la rue de la Chanvrerie, dans Les Misérables, de Victor Hugo). Comme lui, il veut réformer le monde. De même que Guéhenno, réconciliant Marx et Rimbaud, veut changer la vie ! (1)

 

                                                                                                                          Michel Boissard

                                                                                                                                 Historien

 

– C’est d’ailleurs le titre de la remarquable autobiographie de l’auteur, parue en 1961 chez Grasset, disponible actuellement dans la collection Les Cahiers rouges.

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