LES PORTEURS DE TORCHES

Publié le par Michel Boissard

 

                                         

 

L’Affaire Dreyfus (1894-1906) témoigne que – selon le mot d’Oscar Wilde – la réalité imite le roman, nous explique l’essayiste Etienne Barilier dans une étude remarquablement documentée. Tout dans cette histoire d’espionnage devenue crime d’Etat respire la fiction. Un innocent stigmatisé pour son appartenance confessionnelle. Le coupable : un officier d’origine étrangère, un flambeur ! Quelques galonnés préférant l’injustice au désordre. Un généreux écrivain qui se jette dans la mêlée. Le journaliste et critique nîmois Bernard-Lazare qui éveille Zola au forfait judiciaire montre que ce dernier s’intéresse au cas Dreyfus dés lors qu’il ressemble à un mélodrame. Cependant,  avec « Vérité » (1902), l’écrivain échoue à composer un récit imaginaire de l’Affaire.  Publiant « J’accuse » en 1898,  Zola se fait « voyant » à la manière de Rimbaud : il dévoile ce qui est.  Mais  s’avère finalement impuissant à traduire l’Histoire dans la littérature. Il est simplement un de ces « porteurs de torches » (Bernard-Lazare) qui éclairent la scène de la tragi-comédie. On  y ajoutera Péguy qui forge dans ce contexte l’implacable oraison funèbre des révolutions : « Tout commence en mystique et se dégrade en politique ». Sur ce terreau vont croître quelques œuvres romanesques marquantes : Octave Mirbeau et les « 21 jours d’un neurasthénique », « L’anneau d’améthyste » d’Anatole France, Romain Rolland et sa pièce « Les Loups », « Lévy », une nouvelle de Jean-Richard Bloch, et bien évidemment Roger Martin du Gard (Jean Barrois)  et Proust (A la recherche du temps perdu). Tous dreyfusards ! Reste pour l’ignominie d’en-face : Gyp et « Le journal d’un Grinchu » (1898), mais on peut oublier !  Reste aussi – la talent n’exclut pas la mémoire car il ne préserve pas de la honte – Barrès et Céline, et même, hélas,  le Bernanos de « La Grande peur des bien-pensants »…

 

                                                                                                                                                  Michel Boissard

 

Ils liront dans mon âme – Les écrivains face à Dreyfus, E. Barilier, Zoé, 2008, 18 euros

 

Publié dans articles La Gazette

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