UN LA BRUYERE DU ROMAN POLICIER

Publié le par Michel Boissard

                                                    UN LA BRUYERE DU ROMAN POLICIER

 

Dans son essai « Mythologie du roman policier », le critique gardois Francis Lacassin (1931-2008) qualifie l’écrivain américain Raymond Chandler (1888-1959) de  La Bruyère du roman noir ! On le vérifie en (re) découvrant cette judicieuse  « intégrale »  des nouvelles de l’auteur du « Grand Sommeil ». Portraitiste, en effet, et d’abord de son héros principal : le détective privé.  Célébrissime Philippe Marlowe (Le crayon),  précédé de quelques esquisses qui valent le détour : Mallory (Les Maîtres chanteurs ne tirent pas), Carmady (Poissons rouges) ou John Dalmas (Le jade du mandarin). Une fiasque de whisky toujours en poche. Incorruptible. Farouchement indépendant. La langue verte bien pendue.  Beau et tendre. La  dégaine lasse d’un déjanté. Qui allie la froideur de l’enquêteur à la solidarité envers les victimes de la vie…  Peintre de genre aussi, Raymond Chandler l’est de l’Amérique où il est né.  Fils de quakers irlandais, élevé en Angleterre, installé plus tard en Californie. Des « States » vus depuis Chicago - la ville natale - avec un humour détaché. Marqués par la violence sadique et  l’omniprésence de la mort brutale. Justifiant une acide critique sociale dont le chantre  se nomme Jack London.  Car le Roi dollar règne en souverain absolu. Pour l’obtenir, on manie le chantage (Fusillade au Cyrano), pratique le détournement d’héritage (Les ennuis, c’est mon problème). Quand on le possède, c’est avec ostentation ! Profusion de « cailloux » et niagara de maquillage  chez les dames accompagnées de bourgeois épuisés par la  signature de chèques… Impressionniste enfin,  le romancier se fait styliste. Rêve devant une affiche « Visitez la Côte d’Azur » (La Dame du Lac). S’enfonce dans « l’âcre odeur du brouillard enfumé de Los Angeles ». Admire « les yeux bleu-mauve nonchalants » d’une créature  ensorcelante. Sans oublier d’être – comme le dit encore Lacassin -  un « théoricien de l’art d’assassiner »…

 

                                                                                                                                                Michel Boissard

Les ennuis, c’est mon problème, R. Chandler, Omnibus, 2009, 29 euros

Publié dans articles La Gazette

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