JE SUIS TROP GRAND POUR MOI…

Publié le par Michel Boissard

 « Je suis trop grand pour moi », le titre d’une pièce - célèbre en 1924 ! - du dramaturge bien oublié Jean Sarment, définit assez justement le « sentiment d’imposture » dont l’essayiste et romancière Belinda Cannone dresse le percutant inventaire contemporain. Non pas la stigmatisation des fausses valeurs médiatiques. Ni l’hypocrisie religieuse dénoncée par Bernanos. Ni la seule usurpation d’identité sociale. Prenons le cas de Romain Gary (1914-1980) et celui de Jean Carrière (1928-2005). Le premier, romancier des « Racines du Ciel » cherche à se prouver que son ticket littéraire est toujours valable au-delà du Prix Goncourt 1956. Sous le pseudonyme impénétrable d’Emile Ajar, il l’obtient une seconde fois avec « La vie devant soi » en 1975. Une supercherie dont il aura grand peine à sortir ! Le second, lorsqu’il décroche la distinction si enviée en 1972 pour « L’Epervier de Maheux » n’a publié qu’un premier roman (Retour à Uzès, 1968). Le triomphe côtoie le malentendu. Il l’écrira un peu plus tard : « Les académiciens Goncourt me poursuivaient jusque dans mes rêves, me sommant de prouver par une œuvre majeure que j’étais bien celui qu’ils avaient couronné. » Pour demeurer dans la « case » que la notoriété vous assigne, il convient que vous fassiez la preuve renouvelée de votre singularité. De même, pour retrouver sa normalité supposée, Marcello, le héros du « Conformiste » (1951), de l’écrivain italien Moravia (1907-1990), qui tout enfant rêvait de meurtres et de carnages, devient à l’âge adulte un tortionnaire fasciste sous le règne de Mussolini. Voici, enfin, incarnation même du sentiment d’imposture, l’histoire de Christmas, le Nègre blanc créé par Faulkner (1897-1962). Blanc de peau – normal dira le raciste, il est secrètement d’origine noire – l’insupportable différence dans le Deep south américain. Conformément à sa « mauvaise nature », il violera une jeune femme et mourra lynché…

 Michel Boissard

Le sentiment d’imposture, B. Cannone, Folio-Gallimard, 2009, 7 euros

Publié dans articles La Gazette

Commenter cet article