LE PETIT MONDE D’ANNE BRAGANCE

Publié le par Michel Boissard

La romancière Anne Bragance écrit de courts romans à l’écriture évoquant l’éclat sombre des « jais anglais et des verroteries noires d’Allemagne » dont parle Hugo dans « Les Misérables »… Remarquablement construit, son dernier opus met en scène une belle figure de femme au prénom bovaryen, Emma, rencontrée lors de ses pérégrinations professionnelles par François, un agent immobilier. Solitaire et réprouvée, celle-là exerce la prostitution dans un pavillon baptisé La Succulente, d’où son surnom … Celui-ci, esseulé par un mariage raté et une vie familiale cahotique, se rapproche d’Emma moins pour utiliser ses services que pour déchiffrer un personnage énigmatique. L’enquête affective de François achoppe sur la disparition inopinée de La Succulente. Où est donc passée celle dont il apprend qu’en sa jeunesse elle avait accompli de remarquables exploits sportifs… ? A présent, le récit change de narrateur. Après le point de vue de François, celui d’Emma. Enfant adulée par ses parents, poussée par son père à d’incessantes prouesses nautiques, devenue orpheline elle se marie à un riche avocat, fêtard et médiocre. Dans ce milieu aseptisé la voici – nouvelle révérence à Flaubert – qui « rêve de désordre ». De l’âme et du corps. Il suffit que meure accidentellement son époux pour qu’elle largue les amarres. Nouveau changement de récitant dans ce concerto à trois voix pour irréguliers de l’existence. La parole est à Bénédicte, la belle-sœur d’Emma. Qui joue en contrepoint de la partition. Dans ce petit monde de « misfits », pour dire comme Arthur Miller, séparée d’un mari brut de décoffrage, dépressive, en proie à une maladie qui l’handicape, elle découvre avec La Succulente qu’il n’est pas « si difficile de se tenir à hauteur d’amitié ». Parce que c’était elle, parce que c’était moi…
Michel Boissard
Une succulente au fond de l’impasse, A. Bragance, Mercure de France, 2009, 14,50 euros

Publié dans articles La Gazette

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