JEAN CALVIN, ENTRE MYSTIQUE ET POLITIQUE

Publié le par Michel Boissard

                                              

 

Calvin,  de  Dimitri Merejkovski, traduit du russe par Constantin Andronikoff, L’Oeuvre Editions, 2009,  204 pages, 18 euros.

 

 

Jean Calvin (1509-1564) : le personnage est shakespearien. Son siècle, le XVIe,  celui de la Renaissance et de l’humanisme, est plein de bruit et de fureur. Reprenant une expression de Péguy, on dira de sa vie de juriste et de théologien qu’elle oscille constamment entre mystique et politique. Sur son œuvre,  l’écrivain russe Dimitri Merejkovski  (1866-1941) souligne : « Le premier coup assené par Luther à l’Eglise romaine n’avait pas été suffisant pour la réveiller de son sommeil de mort ; un second coup était nécessaire, celui de Calvin. » Ceci au terme d’une biographie en forme de portrait - parue en 1938 - de l’un des Pères fondateurs de la Réforme protestante. De celui qui a toujours aimé l’ombre, l’auteur rappelle que, natif de Noyon, c’est un fils de la terre picarde, « une région volcanique au sens spirituel ». Pierre l’Ermite qui prêche la première Croisade en est issu, comme le Grand Ferré, chef des Jacqueries médiévales, de même que le premier des communistes, Gracchus Babeuf. « Mais le plus grand des émeutiers picards est Calvin. » Sa famille ? La classe moyenne de l’époque. De milieu catholique, « le trafic du Saint-Esprit », Calvin le connaît, très jeune, « de l’intérieur ». Son père lui obtient une part des recettes d’ une chapelle et le poste de chapelain. A Paris, où il poursuit ses études de Droit, le futur auteur de « L’Institution de la religion chrétienne » (1535)  se frotte aux idées évangéliques neuves. Auxquelles il adhère, mû par ce que Goethe appelle sa « démonique » - une force intérieure peu commune de croyance et de conviction.  C’est le temps où le recteur de l’université de Paris s’enflamme pour le « second christianisme ». C’est l’heure où flamboient les premiers bûchers des hérétiques. Calvin quitte la capitale : Orléans, Angoulême, Bâle, Ferrare, puis - enfin -  Genève… Genève qui vient d’embrasser la Réforme. Genève, où il mène ses premières disputes théologiques. Genève, dont cet incommode sera banni par l’officialité (1538) avant d ’y être rappelé par les mêmes bourgeois (1541). Le subtil médaillon que peint Merejkovski prend maintenant l’allure d’une fresque. Ruinant les clichés habituels, il montre que Calvin n’a pas institué une théocratie, tâchant à délimiter justement le domaine de l’Eglise et celui de l’Etat, afin que la première exerce une influence hégémonique sur toute la sphère sociétale. Il réinscrit le drame inexpiable du procès et de l’exécution du  théologien espagnol martyr Michel Servet (1553),  dont Calvin est responsable et coupable,  dans la logique impitoyable d’une époque qui ignore le sens du mot tolérance. Et le replace dans le contexte de l’opposition frontale entre Calvin et les libertins  -  le fondamentalisme v/s  l’esprit de Rabelais.  Mais surtout, il excelle  à retracer l’itinéraire contradictoire, angoissé et passionnel d’un intellectuel de première force,  d’un organisateur de communauté spirituelle qui a fait de l’écriture (sola scriptura) une arme au service de la Parole (de Dieu),  de la Foi (sola fide) une expérience intime au service de l’espérance humaine.

 

                                                                                                                               Michel Boissard

                                                                                                                                                                Historien

              

 

                                                                                                                                                             

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