UNE AMITIE SANS PHRASES

Publié le par Michel Boissard

                                  

 

L’une des  premières lettres s’achève par : « Votre dévoué, A. Gide ». (Montpellier, décembre 1890). Vingt ans après, le destinataire signe : « Ton, sans phrases, P.V. » (Paul Valéry) - (Paris, juillet 1908).  L’un des courriers ultimes se termine ainsi : « Sur fond d’amitié fidèle, A. Gide » (Tunisie, juin 1942) En un demi-siècle, les deux écrivains  - dont Sartre dit qu’ils étaient habitués à faire  la toilette quotidienne de leurs âmes jumelles - ont scellé une exemplaire relation. « Quelque chose de l’ordre de la vitabilité, de la faculté de se suivre, de s’adapter instantanément, de se deviner avec bonheur. »  Que traduit l’échange de quelque six cent lettres aujourd’hui rééditées. Tout commence avec un séjour d’André – jeune auteur des « Cahiers d’André Walter » - dans la maison de son oncle Charles Gide, à Montpellier. Le sétois Valéry  fait ici ses études de Droit. « Le culte qu’ils vouent à la littérature et à la perfection dans l’art les rapproche. » (Peter Fawcett) On les verra ensemble au Jardin des Plantes, sur la tombe de Narcissa, mâchant des pétales de roses en devisant de l’avenir du monde... Ils s’écrivent. Gide se juge inférieur à Valéry : «... il est plus intelligent que nous ou du moins le paraît sans cesse. » Valéry n’apprécie guère l’écriture de son ami. Il a même la dent dure pour « Les Nourritures terrestres » (1897), qualifié de « Petit Baedeker »  - guide de voyage d’époque - « trop écrit » ! L’Affaire Dreyfus les opposera. De même que la permanente disponibilité à la vie de Gide, irrite celui qui admet « n’avoir pas du tout les mêmes Dieux ». Mais, de bout en bout, leur amitié  s’enrichira des mutuelles différences  de ces deux grands esprits.

 

                                                                                                                                                         Michel Boissard

 

Correspondance, 1890 – 1942, André Gide/Paul Valéry,

Gallimard, 2009, 35 euros 

 

 

Publié dans articles La Gazette

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