Le savoir-vivre intellectuel, F de Negroni

Publié le par Michel Boissard

Une nouvelle trahison des clercs ?

 

 

Le savoir-vivre intellectuel, par François de Négroni, Editions Delga, 239 p., 2006, 18 euros

 

 

En 1927 paraît « La trahison des clercs ». Cet essai de Julien Benda, dont le titre est quasiment devenu proverbial, dénonce les intellectuels qui, reniant l’absolu de la recherche ou de l’art, se commettent dans l’action quotidienne. Avec la réédition du « Savoir-vivre intellectuel » (1985), François de Négroni stigmatise une nouvelle trahison des clercs ! Soucieux de combattre « la mythologie anti-intellectualiste », happés par les séductions de la société, captifs des privilèges qui en découlent, les voici érigés par les médias en analystes de l’évènement, en prescripteurs de valeurs, embarqués dans la compétition mondaine. Deux décennies plus tard, ce constat demeure-t-il pertinent ? A titre d’archéologie d’un siècle d’intelligentsia (1880-1980) sans aucun doute. Négroni a beaucoup (et souvent bien) lu des auteurs qu’il cite à suffisance. De Barrès et Maurras à BHL, JP Dollé, Glucksmann, via Sartre, Beauvoir, Morin ou Lapassade. Encore, l’auteur périodise-t-il opportunément l’époque des figures emblématiques. Du grand clerc d’Etat (Bergson) au philosophe-écrivain-reporter (Finkielkraut, Lévy), de l’intellectuel engagé à la Libération (l’existentialiste) au libertaire hédoniste du printemps 1968. L’écriture ne manque pas de sel, la démonstration de force de conviction. La dissection des racines bourgeoises de l’anti-intellectualisme (« le bourgeois refuse les explications » dit Roland Barthes) est toujours utile. Il reste que la description de la venue au concret de « l’intellectuel de cabinet » (les embarras gastriques de Sartre après un repas épicé, les étonnements touristiques de S. de Beauvoir, les émotions sexuelles de G. Lapassade, les pousse-au-jouir d’Edgar Morin), si elle ne manque pas d’une certaine saveur polémique, apporte cependant assez peu à la connaissance de l’évolution du statut et du rôle de l’intellectuel durant le dernier demi-siècle. Et n’aide pas à comprendre par exemple pourquoi, d’Yves Montand, chantre de « Vive la crise » à la télévision des années 1980, au tandem Ferry (Luc) et Julliard (Jacques), consultants idéologiques sur LCI, les classes dominantes ont un besoin permanent de chiens de garde … On regrettera que l’auteur et l’éditeur aient jugé inutile d’actualiser l’ouvrage, ce qu nous prive de réponses à des questions essentielles. De quels intellectuels est-il question à l’ère de la révolution informationnelle ? Leur engagement civique a-t-il encore une légitimité, et quel sens ? Quels liens existe-t-il entre la primauté politique de l’ultra-libéralisme et notre temps de « vaches maigres pour la théorie » (Arnaud Spire) ? On reste d’autant plus sur sa faim, qu’il y a dans cet essai une démarche critique sous le signe de Marx,ce qui est de nos jours aussi rare que courageux.

 

Michel Boissard

Publié dans humanité

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