Voyage autour d’une bibliothèque

Publié le par Michel Boissard

Voyage autour d’une bibliothèque

 

 

La bibliothèque de l’écrivain Alberto Manguel occupe la grange d’un jardin des bords de Loire. De nuit, en mettant la tête au fenestroun, regardez-la depuis l’extérieur. Vous éprouvez la même impression de mystère incongru que les héros de Jules Verne découvrant les abysses par le hublot du Nautilus. A en croire Hegel, voici le moment où la chouette de Minerve prend son envol. Dans cet espace éclairé au coeur des ténèbres on peut réimaginer le monde. Etonnante invention ! La bibliothèque obéit à un ordre : la classification. Décimale chez M. Dewey. Arc-en-ciel pour Valery Larbaud. Qui fait relier en bleu les romans anglais, en rouge les espagnols. Elle crée aussi des formes. A angles droits, elle subdivise l’ouvrage à lire en parties. Ronde, elle fait de chaque page lue la première. Elle organise encore le hasard. Laissés à eux-mêmes, dit Umberto Eco, les livres ont un côté bohème de marché aux puces. La bibliothèque révèle également l’identité de son propriétaire. Le choix des titres reflète « le réseau d’associations qu’implique ce choix. » Ce n’est pas pareil de lire Camus à la suite de Christine de Suède que de le lire après Sartre. La bibliothèque permet enfin la survie de notre espèce. Defoe munit de quelques livres le naufragé Robinson Crusoé. A Auschwitz, remémorer un récit permet de gagner du temps sur la barbarie. Mais, privée ou publique, cette institution se fonde sur l’oubli. Cantonnés aux rayonnages les plus écartés, quelques livres attendent une miraculeuse résurrection. Car, de celle d’Alexandrie à Google, la bibliothèque ouvre sur l’infini.

 

Michel Boissard

 

La Bibliothèque, la nuit,  A. Manguel, Actes Sud, 2006, 23 euros.

Publié dans articles La Gazette

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