Prenez garde à l’Amour : intelligence et passions

Publié le par Michel Boissard

Prenez garde à l’Amour : intelligence et passions

 

Sainte-Beuve refuse de considérer la littérature de manière distincte, ou du moins séparable, du reste de l’homme. Pour Marcel Proust, le fait d’avoir été l’ami de Stendhal ne permet pas de le mieux juger. François-Bernard Michel, le médecin et écrivain montpelliérain, renouvelle l’approche de cette querelle en évoquant les muses et les femmes de Paul Valéry. Sujet surprenant, tant l’auteur d’« Eupalinos » paraît un pur produit de la chimie de l’intellect. Prenez garde à l’Amour est le conseil de Valéry à un jeune disciple, alors qu’il vit, en 1940, la troisième grande aventure amoureuse de son existence. Tout commence au seuil du XXème siècle. Le petit montpelliérain, né à Sète, fait ses études de Droit, noue des liens d’amitié avec Pierre Louÿs et André Gide, tente de résoudre « le triste problème de la chair ». Rien que de très ordinaire. Mais une robe a passé dans sa vie, celle de Sylvie de Rovira, entrevue au hasard d’une rue. « Une femme de trente ans, noire et catalane, assez forte, à peine jolie. » La cristallisation amoureuse est aussi secrète que la passion virtuelle. Mais, pour Valéry, elles participent de la subtile alchimie qui transmute les émois physiologiques en pénétrantes analyses de l’âme humaine. Dans les années vingt, lorsque, marié et père de famille, il rencontre Catherine Pozzi, Valéry est devenu une figure littéraire. Au cours de la célèbre Nuit de Gênes (1892) il a résolu d’immoler « toutes les idoles hors-la-loi à l’Idole de l’intellect. » Sa partenaire, cette fois la liaison est réelle, le capte par la séduction de l’esprit. « Ils se sont mutuellement éblouis par une sorte de gémellité, le partage d’une curiosité insatiable pour les mécanismes du fonctionnement intellectuel et l’or de la connaissance. » Amours sublimées, séparations, retours, échecs. En 1937, il connaît l’ultime passion pour Jeanne Loviton, de son nom de sculpteur Jean Voilier. Elle bouleverse littéralement Monsieur Teste, ce double littéraire de Valéry, excluant sentiments et émotions, voué au seul culte de l’intelligence. « Mon Faust » fait écho à cette expérience d’amour fou. Selon les mots de son biographe Denis Bertholet, l’histoire littéraire retiendra qu’il y a un Valéry-Mallarmé, un Valéry-Wagner et un Valéry-Descartes. Grâce à F.B. Michel, elle peut y ajouter un Valéry-Eros, conférant une pathétique humanité à celui qui se voyait tel un petit bonhomme « au visage où l’on lit tous les temps du verbe être simultanément », et dont les yeux couleur du bleu de la fleur de bourrache fascinaient la poétesse Anne de Noailles.

Michel Boissard

 

Prenez garde à l’Amour, Les muses et les femmes de Paul Valéry, François-Bernard Michel, Grasset, 2003, 15 euros.

 

Publié dans articles La Gazette

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