Algérie, l’extase et le sang : la Passion selon Jean Sénac

Publié le par Michel Boissard

Algérie, l’extase et le sang : la Passion selon Jean Sénac

 

La Méditerranée est le trait d’union reliant l’écrivain Michel del Castillo, né à Madrid en 1933, qui vit et crée dans le Gard, à la figure emblématique de ce livre inclassable, Jean Sénac, « le plus grand poète algérien d’expression française », mort assassiné il y a  trente ans. L’existence de Jean Sénac  imite les stations d’un Calvaire. Originaire d’Oran, il est issu d’une famille d’ouvriers espagnols. Comme Camus, dont il se veut le frère ou le fils, il est un enfant pauvre. C’est ce qui le conduit à affirmer son altérité dans la ressemblance avec des ethnies, des nationalités, des croyances différentes des siennes. « Je suis né arabe, espagnol, berbère, juif, français. Je suis né mozabite et bâtisseur de minarets, fils de la grande tente et gazelle du désert. » On pense à Lorca[1]. Enfant d’un « père en fuite », il en cherche éperdument l’image. Il écrit que le désir physique qui le pousse vers les jeunes garçons des quartiers populaires d’Alger est la rançon de cette incessante quête filiale. On pense à Genêt. Comme Aragon en d’autres circonstances, Sénac peut dire « Ma patrie, c’est la faim, la misère et l’amour. » Sa parole dès qu’elle devient poème, plus encore que la recherche obsessionnelle de la volupté, le jette à la rencontre de ces Algériens auxquels le colonisateur dénie la citoyenneté, ne leur laissant pour seul refuge que l’identité qu’ils connaissent «  l’arabe, l’islam, avec le dur, le fanatique orgueil des humiliés. » Contre Camus, Prix Nobel, il préfèrera la Justice à sa mère. Car du massacre de Sétif (1945) à l’Algérie nouvelle (1962), le chemin est long de peurs, de cruautés, de souffrances. « Ils t’ont battu si fort/ Ils ont conduit si loin dans tes os l’électrique/ Stupeur/ Tu n’as rien dit/ Tu as dit Mère/ Et pour cette petite parole austère/ Ils t’ont tué. » Surviennent l’Indépendance et la Révolution. Sénac les célèbre à la façon d’un poète du réalisme socialiste. Mais on sait que toute révolution, comme le dieu Saturne, finit par dévorer ses enfants. La mort de Jean Sénac, bâtard de deux mondes farouchement opposés, en est l’écho tragique. « Si le socialisme est une pommade lénifiante sous laquelle/ Demeurent les plaies/ Qu’éclate le socialisme. » Qui donc a dit : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil » ?

 

 

           

Michel Boissard

 

Algérie, l’extase et le sang, Michel del Castillo, Stock, 2002,  16,10  euros.



[1] « Je suis de Grenade, qui est une ville juive, gitane et musulmane. »

Publié dans articles La Gazette

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