Soldat, peut-être… Tortionnaire, jamais ! Rien qu’un témoignage

Publié le par Michel Boissard

Soldat, peut-être… Tortionnaire, jamais !  Rien qu’un témoignage

 

 

Avoir vingt ans dans les Aurès est le titre du film, désormais classique, du cinéaste René Vautier, sur la guerre d’Algérie (1972). Ce pourrait être celui des souvenirs que publie Jacques Inrep, psychanalyste et responsable gardois de la Ligue des Droits de l’Homme. Témoignage d’un appelé du contingent, embarqué comme la plupart des camarades de son âge dans le sale conflit colonial, la simplicité de son écriture, sa sincérité de ton confèrent au récit une lucidité une humanité indéniables. Vers la fin du livre, l’auteur fait cette remarque « Nous allions devenir la génération du silence. » A propos de la Shoah, Vladimir Jankélévitch a parlé de l’impensable et de l’indicible. Précisément, le mutisme longtemps gardé sur la guerre d’Algérie ne tient pas seulement à sa tardive reconnaissance légale, mais à la difficulté de nommer un événement dont la violence a durablement bouleversé les témoins. Jacques Inrep est de ces garçons dont Céline dit qu’ils sont sans importance collective, tout juste des individus. Avec son seul certificat d’études en poche, le voici incorporé au début des années 1960. Ce fils de militant communiste s’est questionné : y aller ou pas ? La guerre d’Algérie a déjà six ans. Depuis 1956, le contingent y est engagé. Les armes sont impuissantes à réfréner l’aspiration populaire à l’indépendance ». Cependant, il ira. Avant qu’il ne soit affecté en Kabylie, quelques pages caustiques illustrent l’incompatibilité du jeune appelé avec la vie militaire. L’imbécillité galonnée existe, hénaurme et satisfaite. Inrep est une forte tête. A surveiller. Le contact avec l’Algérie confirme son tempérament d’insurgé. Surtout, il y fait l’expérience de l’horreur.  Très tôt, il est confronté à l’usage programmé de la torture. Ce n’est pas une bavure, mais la rançon d’un système : le colonialisme. Sans excès de plume, l’auteur dit le traumatisme qu’il éprouve à la suite d’un attentat du FLN, celui qu’il ressent à entendre les cris des Algériens torturés par l’armée française. Plus tard, alors que s’achèvent ses 27 mois de service, il évoque le Putsch des généraux d’avril 1961, et le rôle des appelés qui font échouer la subversion contre la République. Affleure en lui, à ce moment, l’esprit de résistance. « Où était passé le petit jeune homme peureux des bagarres villageoises ? » Il franchit le pas. Des circonstances rocambolesques le conduisent à dérober des documents confidentiels attestant du caractère prémédité de l’emploi de moyens dégradants : camps de concentration, répression collective, tortures. L’historien Pierre Vidal-Naquet les utilise dans son livre qui stigmatise « La torture dans la République » (1963). L’itinéraire de Jacques Inrep nous enseigne comment un jeune homme bien ordinaire passe, en raison des circonstances, de l’éthique de conviction à l’éthique de l’engagement. Ce livre pose une question essentielle formulée à l’époque par François Mauriac dans son Bloc-notes de L’Express : « L’Histoire dira que la torture a été rétablie en France par ceux qui se sont tus. Ne nous arrêtons donc pas de la dénoncer, même si nous rendons furieux ceux qui se veulent aveugles ».

Michel Boissard

 

Soldat, peut-être… Tortionnaire, jamais !  Jacques Inrep, Editions Scripta (4 rue du Lubéron, 30230, Bouillargues),  2003, 18 euros

Publié dans articles La Gazette

Commenter cet article