Bernard Lazare: le porteur de torches

Publié le par Michel Boissard

Bernard Lazare: le porteur de torches

 

 

Il est le premier des dreyfusards. Levé avant le jour contre l’iniquité. Il éveille la conscience de Zola à la monstrueuse machination judiciaire dans laquelle, au seuil du siècle dernier, s’enlise la République. Mais le nîmois Lazare Marcus Manassé Bernard, dont le père tient commerce de textile au boulevard Victor Hugo, n’est-il que cela ?  Par quels chemins vient-il à l’engagement qui pérennise sa mémoire ? Le mérite de la biographie que publie Philippe Oriol est de restituer son épaisseur à la vie, ses contradictions au combat, son originalité à l’œuvre littéraire de Bernard Lazare (1865-1903). Dans ses « Souvenirs sur l’Affaire », Léon Blum a l’intuition que ce Juste risque de souffrir d’une conception hémiplégique de l’Histoire, qui ne considère qu’un côté des évènements, ne retient qu’une face des personnalités. « Je ne sais pas ce que le nom de Bernard Lazare signifie pour les hommes d’aujourd’hui. Mais il tenait une place notable dans la génération littéraire qui avait immédiatement précédé la mienne. » Tôt monté à Paris, il ne se voit pas en effet chemisier dans la Cité des Antonins, Lazare s’intègre aux milieux du symbolisme. Il côtoie Henri de Régnier et Pierre Louÿs. Il participe aux « Mardis » de Mallarmé. Il rencontre Valéry. Il veut publier Gide. Il fait paraître une revue. Il est alors, note Philippe Oriol, « un anarchiste ferme et convaincu ». Comprenez : un écrivain militant, engagé, un porteur de torches, selon le titre d’un de ses recueils. « Les poètes descendent de leur tour d’ivoire, ils veulent se mêler aux luttes. » Mais ce n’est point de « politique littéraire », comme dit Tocqueville, qu’il est question. Bernard Lazare entend travailler à l’émancipation spirituelle et matérielle du peuple. C’est un intellectuel, avant la lettre. Le voici du côté de Zola, le romancier qui, avec « Lourdes », « Rome », « Paris », s’attaque aux préjugés et aux dogmes, stigmatise la misère, provoque la bourgeoisie repue des débuts de la Troisième République. C’est Lazare qui le sollicite pour donner à ce qui devient « l’Affaire Dreyfus »sa résonance publique. Péguy écrit que dans ce drame il joue le rôle du mystique. Lazare est Juif. L’antisémitisme est la plaie du siècle. Pour lui, à l’instar de Péguy pour le christianisme, son judaïsme revendiqué est le ferment d’une conscience révolutionnaire pour le temps présent. Quand la mystique dreyfusarde se dégrade en politique républicaine, Lazare est déjà mort. A trente-huit ans. C’est pourquoi cette figure de justice demeure, à nos yeux, une figure de lumière.

           

Michel Boissard

 

Bernard Lazare, Philippe Oriol, Stock, 2003, 22 euros.

 

 

 

 

 

 

Publié dans articles La Gazette

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