Un siècle de Goncourt : au miroir de la société

Publié le par Michel Boissard

Un siècle de Goncourt : au miroir de la société

 

A L. … « un gros village du Gard, cinq mille habitants, à peu près autant d’âmes » il existe une petite bibliothèque publique « que tiennent des bénévoles, des dames d’un certaine âge, des mères de famille.  Sur une étagère bien en vue face à la fenêtre qui donne sur une église gothique, on a inscrit : Prix Goncourt. Ils sont là, pas tous, mais une bonne quarantaine, depuis La Maternelle de Léon Frapié, Prix Goncourt 1904 … » Historien, essayiste, romancier, Olivier Boura qui habite la localité rapporte cette anecdote dans son étude Un siècle de Goncourt, et décrit une autre expérience vécue dans la ville voisine d’Avignon. Chez un bouquiniste, il demande des ouvrages de Jules et Edmond de Goncourt. Confondant dans un même mépris élitaire les romans qui obtinrent le Prix et ses Pères fondateurs, son interlocutrice lui rétorque : « Ah Monsieur, nous ne faisons pas ces choses-là ! »

L’essai que signe Olivier Boura est solidement documenté. L’analyse est souvent pénétrante. Ecrit d’une plume vive, il évoque les méfaits contemporains de la marchandisation de la production littéraire. Mais il fait fond sur la capacité du public à « reconnaître un bon livre d’un mauvais » et montre que depuis 1903 l’histoire du Prix Goncourt est un moyen « d’appréhender la sensibilité d’un peuple. » Comme l’écrit Stendhal à propos du roman, le Goncourt est « un miroir posé le long du chemin ». Le travail historique s’assortit ici d’une exploration littéraire thématique : les deux guerres mondiales et la Guerre froide, la place de la femme, les crises politiques et idéologiques, le regard que portent les Français sur le monde et réciproquement … Par exemple, ce que l’auteur nomme la littérature en velours côtelé est mis en parallèle des évolutions de la société rurale. De Goupil à Margot (Goncourt 1910) à Raboliot ( Goncourt 1925), de Louis Pergaud à Maurice Genevoix, que rejoindra en 1972 Jean Carrière avec L’Epervier de Maheux, la courbe de la démographie paysanne est en chute libre, mais celle du public friand de ce genre de fictions est ascensionnelle. L’auteur note d’ailleurs que le livre de Carrière est « vraisemblablement la dernière rencontre du public - large - avec la littérature et les prix. » De même, ce qu’il appelle la littérature de la bonne cause. Les frères Goncourt ont fixé les lois du naturalisme « être au monde, dans la société, et si possible utile et juste ». A près de quarante ans de distance, ce credo est le fil rouge qui relie La Maternelle, plongée dans l’univers de l’enfance d’un quartier populaire parisien, à Pareils à des enfants (Goncourt 1942) de Marc Bernard, qui dit la dignité de l’enfance pauvre dans une ville du Sud. Enfin, il n’est pas inutile, en cette année commémorative, de rappeler que Marc Bernard, puis Jean Carrière trente ans plus tard, sont, l’un et l’autre, des Nîmois d’origine.

 

           

Michel Boissard

 

Un siècle de Goncourt, Olivier Boura, Arléa, 2003, 22 euros.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans articles La Gazette

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