Année blanche : la petite musique de Proust

Publié le par Michel Boissard

Année blanche : la petite musique de Proust

 

 

Marie Rouanet a rencontré Proust. Tout dans ce livre autobiographique en porte témoignage : sa tonalité nostalgique comme la qualité fluide et sinueuse de l’écriture, pleine d’adjectifs riches, d’images foisonnantes. Le temps de notre vie est, dit en substance l’auteur, constamment dédoublé. D’un côté, il y a la perception consciente des objets et du monde extérieur ; de l’autre, la mémoire des moments que nous avons subjectivement vécus. Peut-être est-ce l’intrusion de cette dernière au sein de la banalité du quotidien qui crée l’œuvre littéraire. En tous cas, l’Année blanche dont Marie Rouanet fait le récit, ressemble à la page blanche sur laquelle l’écrivain réordonne le temps qu’il lui est donné de vivre. D’ailleurs, dès le départ, effeuillant l’éphéméride des années extraordinaires qu’elle a connues, elle les qualifie par l’événement qui les a marquées. « C’était l’année des terribles tempêtes d’équinoxe… C’est quand la Loire a gelé… C’est l’été où la petite fille a failli mourir… » Proust a admirablement décrit ce phénomène : « Le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain instant. »

C’est au cœur du présent que Marie Rouanet ressaisit les années blanches qui ont tissé sa biographie. Particulièrement celle où, son époux étant gravement malade et hospitalisé, elle se retrouve « déshabillée » de la vie courante, « prête à toutes les nouveautés. » Aux prises avec « la coupure brutale de la maladie », le passé s’impose à elle. Il intervient avec la redécouverte de films anciens, reportages sociologiques réalisés dans plusieurs villages de l’Hérault, qui ont le charme des êtres jeunes désormais vieillis, le parfum d’un monde disparu. Le passé ressurgit aussi avec Gabriel, le professeur que, toute jeune fille, elle aima dans le mutisme d’un cœur et de sens qui s’éveillent. A la fin, il faudra bien revenir « au temps mesuré des jours qui passent, glissants, égaux ». Marie Rouanet émerge de cette plongée intérieure « moulue mais aiguisée, neuve, fragile. » De tout cela, il reste comme un halo lumineux, à la manière des peintures médiévales où, nous dit-elle, la main de l’archange « désigne, vers le haut, une chose visible seulement des élus. »

 

           

Michel Boissard

 

Année blanche, Marie Rouanet, Albin Michel, 2003, 15 euros.

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans articles La Gazette

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