Un nomade casanier : vagabondages auto-biographiques

Publié le par Michel Boissard

Un nomade casanier : vagabondages auto-biographiques

 

 

Quel curieux roman, quel subtil voyage intérieur, et surtout quel beau livre nous donne Gil Jouanard ! Maintenant que Marie Célestine Juliette Malgoire, divorcée Jouanard, veuve Kern, s’en est allée, son fils – l’auteur-narrateur – à la manière des géographes contemporains émules des marins de Lewis Caroll, dessine les cartes mentales des vagabondages qui ont jalonné sa propre vie. Ecartons donc ce que nous savons de Gil Jouanard, l’une des figures marquantes de l’action culturelle en Languedoc. Conservons seulement à l’esprit l’agencement de mots précieux qui nourrit le langage poétique des plaquettes publiées chez Fata Morgana. Laissons-nous porter par la prose de ce funambule qui, à l’image de celui que chante Aragon « se croyait libre sur un fil d’acier/ Quand tout l’équilibre vient du balancier. »

 Vagabondage naturaliste de l’enfance. Du chemin de Monclar, en Avignon, aux vasres espaces de l’Aubrac et de la Margeride, où ce fils de boulanger de la ville, petit-fils de paysan lozérien, en quête d’un « surcroît de vie », passe son temps à « contempler l’immensité de l’insaisissable ». Vagabondage géographique du petit Gilbert , qu’une vie familiale heurtée par l’Histoire conduit des rives du Rhône à l’Ohio, à l’Allemagne d’après-guerre, puis jeune adulte, de l’Algérie à Hambourg, via Paris. Toujours une chanson à la bouche, dont celle écrite par Paul Gilson, qui est un miroir de lui-même « Que de voyages au long cours/ J’ai fait trois fois le tour du monde/ En faisant le tour de ma cour … » Vagabondage amoureux de ce « Don Juan passif » dont la ressemblance avec Gérard Philippe aimante les femmes et qui, parmi tant de silhouettes évoquées, retient un « Grand amour unique » en quelques initiales et prénoms : J, D, Erika … Vagabondage littéraire, enfin. Le narrateur n’a jamais cessé de rechercher « la trame de sens qui constitue le substrat de tous les textes écrits par des solitaires. » Gil Jouanard a herborisé, quêté tous les nids. Il a lu tous les livres. Il a savouré la musique ineffable du monde. Et il a traversé ses errances comme autant de points d’ancrage. Mais ce qui donne un charme picaresque à la gravité  de l’écriture, c’est sans doute quelques anecdotes cocasses qui parsèment ce roman. On y apprend que Gil Jouanard n’a pas le Bac et n’aime pas les enseignants. Qu’il ne souffre pas l’armée mais estime quelques militaires. Que, rédacteur à La Marseillaise du Vaucluse, il se fait tancer vertement pour un article critique sur Cyrano de Bergerac représenté aux Chorégies d’Orange. Qu’il aima Vilar, monta lui-même sur les planches, et fréquenta René Char. Et que, poète envers et contre tout, il continue de tressaillir aux trois notes finales du Voyage d’hiver de Schubert.

 

 

           

Michel Boissard

 

Un nomade casanier, Gil Jouanard, Phebus, 2003, 20 euros.

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans articles La Gazette

Commenter cet article