Le voyage d’Hakim: un art de contrebande

Publié le par Michel Boissard

Le voyage d’Hakim: un art de contrebande

 

 

            En 1941, Aragon ressuscita la figure de Maître Arnaud Daniel. Ce troubadour du XIVème siècle, admiré par Dante et Pétrarque, avait inventé une langue poétique « donnant à chaque mot une importance exagérée. » De la sorte, sans forfaire à l’honneur féodal, pouvait-il, en présence de son Seigneur, célébrer les charmes de la Dame de ses pensées. Cet art de contrebande, qui permet d’exprimer des sentiments proscrits par l’usage ou subversifs de la domination sociale, on en retrouve la trace dans les contes et les nouvelles que publie Jean-Claude Renoux. Contes pour enfants, contes traditionnels, nouvelles contemporaines, la moralité qu’on en tire sourd clandestinement de la fiction. En exagérant la réalité, en lui ajoutant une goutte de démesure, l’écrivain lui restitue sa plénitude humaine.

            Le rêve permet au petit Hakim, immobilisé par un accident qui l’enferme dans sa différence, de survoler les Etats-Unis et la Chine, la forêt amazonienne et le Grand Nord (Le voyage d’Hakim). Le jeune arabe Anis et Sébastien l’antillais, évadés de la grisaille de leur grand-ensemble, sombrent dans le sommeil près d’un vieux mas en ruine. Pour regagner la réalité, il leur faut traverser «  le pays des sinagries », épreuve initiatique redoutable. Les yeux encore tout éblouis par les dracs de « l’étang du Bois d’oubli », ils sont confrontés aux « Vergogneux-Moulounadès », êtres mécaniques, uniformes, insipides et tristes, avant d’apercevoir les rives du « Val bleu » et de se réveiller entourés de gendarmes (Anis au pays des sinagries).

            Parfois, l’auteur sort de sa réserve. Mais ce n’est pas pour théoriser sur les sans-papiers, la prostitution ou les S.D.F. L’invraisemblable tentative de régularisation du bamboula Golè, niqué par son patron et par une policière, n’arrachera même pas un sourire à M. Sarkozy (Le pays des Toubabs). Les sonorités africaines qui peuplent le gourbi d’Embélé, la vieille putain noire, entre l’Oratoire et la Placette, accompagnent le récit distancié de la vie de ces femmes bafouées et humiliées, conduites par « la violence ou la nécessité à se prostituer » (Nyamana). Il faut suivre le vol des papillons blancs. C’est l’un d’eux qui conduit L’homme qui n’avait pas de maison du hall de la gare où, vautré dans la crasse de l’oubli, il inquiète les gens comme il faut, vers le train de tous les départs, en compagnie d’une vieille dame indigne, virtuose du violon …Pour eux, la vraie vie est ailleurs. Et n’hésitez pas, depuis la fenêtre de votre wagon, à regarder passer La vache de Belvezet. Son histoire cocasse vous enseignera par quel biais vous dépatouiller des caprices des Puissants.

 

           

Michel Boissard

 

Le voyage d’Hakim, Le pays des Toubabs , La vache de Belvezet, Jean-Claude Renoux,  L’Harmattan, 2003,  9,5 et 11,5 euros.

 

Publié dans articles La Gazette

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