Le gypaête barbu : le parti pris des choses

Publié le par Michel Boissard

Le gypaête barbu : le parti pris des choses

 

Le gypaête barbu qui donne son titre au livre de Serge Velay n’a que peu à voir avec l’ornithologie. A moins que l’espèce susnommée ne soit la métaphore du personnage de l’écrivain. Le comportement solitaire, l’expression laconique, le repaire isolé, caractéristiques de celle-là, définiraient-ils celui-ci ? Mais, laissons les lieux communs … Le rapace alpin baptise de son nom le restaurant de Genaro et Mariana, de solides épicuriens auprès desquels le narrateur vient quêter l’inspiration nécessaire à l’écriture. On aurait cependant tort de croire que le récit se réduit à l’histoire d’un romancier impuissant à rédiger la préface du catalogue présentant … la collection de râpes du peintre Oscar Tréport. Serge Velay pratique avec délices l’art du biais. Paraphrasant Cocteau : puisque ces râpes nous dépassent, feignons de les ignorer, il ruse avec la réalité, considérant les choses des deux côtés à la fois. La mince ligne romanesque de départ s’élargit à de multiples considérations sur la littérature, les arts, la science, les médias, la politique. Au point qu’on se demande si l’écrivain ne souffre pas du syndrome d’Amédée lequel, selon Ionesco, se manifeste par l’obsession de se débarrasser des choses proliférantes qui étouffent toute humanité. S.Velay vagabonde à la recherche d’idées originales sur l’ustensile ordinaire et rebutant qu’est une râpe. Il interroge sa boulangère, interpelle un ami scientifique ; en bon Nîmois, il hante la foire des allées Jean Jaurès et les Puces du boulevard Gambetta ; consulte le catalogue 1932 de Manufrance ; fréquente les colloques ; parcourt une revue de presse relative à Oscar Tréport ; écoute le patron du « Gypaête », italien immigré, exalter les légendaires exploits cyclistes de Coppi et Bartali. Puis il change de braquet, s’attache à la personnalité du peintre, son modèle, jusqu’à finalement établir son auto-portrait : « Son parti pris ? Favoriser des processus de libération. Sa crainte : disparaître dans l’imbécillité d’un monde sans tête. Son passe-temps favori : gratter ou râper, là où ça fait mal. » La râpe est de retour, avec ses entailles profondes, ses grosses dents destinées à réduire en poudre ou en petits morceaux la substance du monde. Suivant en cela Francis Ponge, S . Velay a déshabillé les choses de leur signification pratique. Il a pris leur parti, ajustant avec ironie et humour son langage à l’objet de la fiction. Mais, il est temps qu’il dise où il veut en venir ! Dans un chapitre où il dresse un curieux parallèle entre Céline et Barthes, l’écrivain ouvre une fenêtre. Le point commun de ces deux-là est d’être « en porte-à-faux avec le monde » et de souffrir du même mal psychosomatique, la migraine. Péguy, lui, avait choisi le symptôme de la grippe pour dévoiler l’inguérissable maladie sociale de ceux qui veulent changer la vie. Le sarcastique et décapant roman de Serge Velay participe de cette honorable entreprise.

 

Michel Boissard

 

Le gypaête barbu, Serge Velay, Jacqueline Chambon, 2003, 14 euros, en librairie le 14 novembre.

 

 

Publié dans articles La Gazette

Commenter cet article