Voies de Dieu et suffrage universel

Publié le par Michel Boissard

Voies de Dieu et suffrage universel

 

Les voix de Dieu. Pour une autre histoire du suffrage électoral :

le clergé catholique français et le vote. XIXe-XXe siècle.

Yves Déloye, Fayard, l’espace du politique, 2006, 410 p., 28 euros.

 

Les voix du suffrage universel ne sont pas impénétrables aux voies de Dieu. Le politiste Yves Déloye le démontre dans une remarquable étude au titre en forme de clin d’œil … Prolongeant les travaux pionniers d’André Siegfried (Tableau politique  de la France de l’Ouest, 1913) et les recherches devenues classiques de G. Michelat et de M. Simon (Classe, religion et comportement politique, 1977), l’auteur livre une histoire originale du cléricalisme électoral du XIXe au XXe siècle. Significativement dédiée « A l’avenir laïque ». Prescripteur des desseins de la Providence, l’Eglise oriente les choix des électeurs. Fondé sur la distinction augustinienne des Deux Royaumes – Dieu et César – le catholicisme incite les fidèles à avoir un seul drapeau – la Croix, un but unique – le triomphe de la Sainte-Eglise, et à accorder leur confiance (leurs bulletins de vote) à qui partage ces valeurs. L’Eglise confessante est une église enseignante. Tout en « ne faisant pas de politique », elle est militante. Il n’y a pas de droit à l’erreur possible dès lors qu’on désigne qui exerce l’autorité conférée par Dieu. Car il y aura un « double dépouillement » des suffrages ! Le jour même du scrutin. Mais aussi au jour du Grand Jugement … Séculiers et réguliers, prêtres de paroisses urbaines, curés de campagne, frères prêcheurs ont le devoir de s’engager. Taine le qualifie de « fonctionnaires de l’Idéal ». La postérité a évité l’anonymat à quelques uns d’entre eux. Mgr Dupanloup, proverbial chez les anticléricaux (cf. Les Souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol). L’abbé Gayraud, rendu célèbre par ses interventions parlementaires lors de la Séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905. Henri Grouès (l’abbé Pierre) et le chanoine Kir, députés démo-chrétiens de la IVe République … Zola en a éternisé la figure littéraire avec l’abbé Faujas (La Conquête de Plassans, 1876). Quels qu’ils soient, les voici confrontés tous à un triple paradoxe. La culture ecclésiale est étrangère aux pratiques du militantisme électoral. L’Histoire et les structures de l’Eglise sont éloignées des procédures démocratiques. Enfin, le Ralliement des catholiques à la République (1890) a été lent et conflictuel. Du coup, l’implication « partisane » du clergé de base se quantifie moins en termes de sociologie électorale, qu’il ne se qualifie dans le champ de la socialisation politique des paroissiens. L’influence n’est pas uniquement mesurable par les statistiques. L’élément neuf, c’est que la religion est directement embarquée dans la sphère publique. Il y a porosité entre le sacré catholique et la politique profane. Par un curieux parallélisme avec le socialistes français de la fin du XIXe siècle, il existe parmi les clercs catholiques un courant « ministérialiste » et une tendance identitaire. A l’instar de Mgr Guilbert, l’évêque de Gap, les premiers sont favorables à la reconnaissance du pluralisme de la société. Les autres, à l’image de Mgr Freppel, l’évêque d’Angers, militent pour un « gouvernement des curés ». Cependant,dans le sillage de l’abbé Marcault, un obscur curé tourangeau des années 1910, tous développent des formes d’intervention idéologique dans la vie de la cité. Prônes en chaire, articles dans la « bonne presse », recommandations aux familles, pressions sur les femmes et les jeunes filles, propagande moralisatrice .. Jusques et y compris l’inventaire minutieux (et cocasse !) des « trucs électoraux » des adversaires. Mises en garde contre les mille et un moyens de fausser le vote des citoyens. Cette sorte de théocratie électorale s’avère finalement une volonté d’hégémonie culturelle au sens gramscien du mot. Selon la formule de Max Weber, l’intérêt de cet essai de sociologie historique réside moins dans l’archéologie des racines théologiques du cléricalisme électoral, que dans le dévoilement de ses incitations pratiques à l’action politique.

Michel Boissard

Historien

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