Le féminin de Don Quichotte

Publié le par Michel Boissard

Le féminin de Don Quichotte

 

Le roman que voici confirme qu’un chef-d’œuvre littéraire se prête à la parodie. Nourrit les détournements. Engendre une postérité où les fils naturels s’apparient aux enfants légitimes. Emma Bovary s’est-elle suicidée ou l’a-t-on assassinée ? Sur cette interrogation incongrue Philippe Doumenc déconstruit l’œuvre de Flaubert. Peu nous importe de savoir qui, si tel est le cas, a eu intérêt à maquiller la mort de l’épouse de l’officier de santé Charles Bovary. Cette enquête nous captive, en revanche, par la radioscopie des personnages, la dissection des caractères. Une façon Simenon de sonder les reins et les cœurs. Du mari lourdaud d’Emma. De l’ambitieux pharmacien Homais. De ce papelard d’abbé Bournisien. Des deux amants minables de madame Bovary : Léon, le clerc de notaire, Rodolphe, le parvenu. Et du percepteur Binet qui fait tourner les ronds de serviette … Mais cette histoire nous intéresse aussi parce qu’elle pose la question de confiance. La fille du riche fermier Rouault, qui s’est laissée marier à un médecin raté, constitutionnellement bête, a-t-elle été châtiée pour ses moeurs dissolues ? Ou bien par le puritanisme des gros bonnets de Yonville-l’Abbaye ? Qu’incarne si bien le maire Tuvache. Emma a rêvé de la vraie vie. Laquelle, dira plus tard Rimbaud, est      ailleurs. Pas de songes inaccessibles. Mais l’air qui palpite. La musique d’un bal. Des fanfreluches que lui fournira à foison l’usurier Lheureux. Commettre un adultère, faire des dettes, c’est déranger l’ordre bourgeois. Sus à la gourgandine ! Emma s’est prise pour un Don Quichotte femelle (Maurice Nadeau). Elle a dit la vérité de  cette société. Elle doit être exécutée.

Michel Boissard

 

Contre-enquête sur la mort d’Emma Bovary, P. Doumenc, Actes Sud, 2007, 18 euros

Publié dans articles La Gazette

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