AUTOPORTAIT D' UN « CHÔMEUR INTELLECTUEL » A L'HEURE ALLEMANDE LE JOURNAL DE JACQUES LEMARCHAND - 1942/1944

Publié le par Biblinimes

 

 

 

Journal, 1942-1944. Par Jacques Lemarchand. Editions Claire Paulhan, 2012. 669 p. 50 euros.

 

Dans le sillage de Archives de la vie littéraire sous l'Occupation (Tallandier, Imec - 2009), l' historienne de la littérature Claire Paulhan nous procure un texte passionnant, relevant du récit egohistorique cher à l'universitaire Jean-Louis Jeannelle.Le Journal 1942-1944de l'écrivain Jacques Lemarchand (1908-1974). Radioscopie d'une personnalité, d'une époque et - selon le mot de l'auteur - d'uneatmosphère, uniques au plan historique. Un regard porté sur la France littéraire à l'heure allemande de la Collaboration. Davantage qu'une personnalité, c'est même un personnage quasi-romanesque - à la Patrick Modiano - qu'incarne Jacques Lemarchand. Bordelais de naissance, élevé chez les frères Marianistes comme son aîné Mauriac, il fait ses premières armes au côté de Raymond Guérin (1905-1955, L'Apprenti,1946) et de Jean Cayrol (1911-2005,Nuit et Brouillard,1956). Romancier - en particulier de la possession amoureuse (Geneviève, 1944, rééd.2013, Rue Fromentin), il est à « 33 ans, 6 mois, 19 jours » - quand il commence son Journal - l'archiviste du fort curieux « Chantier des chômeurs intellectuels 1001 »créé sous l'égide du Ministère de la Marine. Pour éviter à ceux-ci le STO. Il côtoie Jean Tardieu ou Henri Thomas, Jean Lescure et André Frénaud. A la différence de la plupart d'entre eux, proches ou actifs dans la Résistance, Lemarchand donne des articles à La Gerbe, Comoedia etJe suis partout. Toutefois « ne s'engageant ni en faveur de la Résistance ni de la Collaboration ».En définitive, une sorte de spectateur nocturne (Rétif de la Bretonne) d'une époque glauque de menaces et d'angoisse. Paris occupé, selon Jacques Lemarchand, c'est le climat duDernier Métro (1980) du cinéaste François Truffaut. Pour l'écrivain qu'il est, pisser sa copie et trouver un peu d'argent. Dénicher nourriture, alcool et cigarettes . Payer les chambres d'hôtel pour satisfaire d'irrépressibles besoins sexuels... Au temps du marché noir, de la censure, du couvre-feu. Des alertes qui interrompent séances de cinéma et représentations théâtrales, où l'on va - aussi - se chauffer... C'est encore la direction manquée de la NRF, pour y remplacer le Collabo Drieu la Rochelle, sur une combinazionedu Résistant - levé avant le jour - Jean Paulhan. Jacques Lemarchand qui écrivait : « Je dois appeler défaite ma lucidité, mes yeux secs, ma méditation sur ce vide. » deviendra, à la Libération, l'excellent critique dramatique de Combat, dirigé par Albert Camus. Et last but not least, en 1971, ce fervent de Jean Vilar reçoit le Grand Prix national du Théâtre...

Michel Boissard,

Historien.

 

 

 

 

 

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