GROGNARDS ET HUSSARDS

Publié le par Michel Boissard

                                                           

 

Si le subtil essai de François Dufay était un tableau, ce serait un portrait de groupe. Celui de deux hommes de lettres devenus  des classiques : Jacques Chardonne (1884-1968) et Paul Morand (1888-1976).  Le romancier de l’amour conjugal (Les Destinées sentimentales, 1934) et  l’écrivain de la vitesse et du cosmopolitisme (Rien que la terre, 1926 ; L’Homme pressé, 1941). Qui connurent la renommée dans les années 1920. Tous deux de droite ; ensemble collabos sous Vichy ; figurant l’un et l’autre sur la liste noire du Comité national des écrivains à la Libération. Ce sont les « grognards ». Cornaquant ces bonzes, voici les « hussards ». Michel Déon (Un taxi mauve, 1973), Antoine Blondin (Un singe en hiver, 1959), Jacques Laurent (Les Bétises, 1971), et le benjamin de l’équipe : Roger Nimier, dont l’œuvre fameuse Le Hussard bleu (1950) donne son titre - provocateur - à cette bande d’auteurs complices. Tous nés après la Grande Guerre. Et qui se reconnaissent un « général «.  Il est nîmois. De la génération de 1905, il mourra en 1991. Et se nomme André Fraigneau (Les étonnements de Guillaume Francoeur, 1935-1942). Pour la « troupe » de fringants  prosateurs qui l’a élu à sa tête, Fraigneau est exemplaire. L’aile de Barrès a frôlé son style. Contre le roman « engagé » - à l’époque,  existentialiste - il prône la légèreté, la désinvolture, le détachement.  Conseiller littéraire chez Grasset, entre les deux guerres, il admire Morand. En 1968, il le décrit tel « un Bouddha vivant, se rapprochant, les cheveux gris aidant, du faciès de l’encyclopédiste Diderot ». Il a  également fréquenté Chardonne. Il était son commensal en 1941 lors du voyage des écrivains français à Weimar à l’invitation du nazi Goebbels… Après 1945, ce petit monde sent « le soufre et le moisi ». De quelle façon, Chardonne et Morand se réinsèrent-ils dans le jeu – le dernier jusqu’à l’Académie française…  Comment Roger Nimier (ce « James Dean des lettres » disparaîtra, comme l’acteur américain, dans un accident de voiture) s’y prend pour les réhabiliter… C’est une histoire qui se raconte seulement en France -  selon Tocqueville, le pays de la « politique littéraire » !

 

                                                                                        Michel Boissard

 

Le soufre et le moisi, la droite littéraire après 1945, F.Dufay, Tempus, 2010 (réédition Perrin 2006), 8 euros

 

Publié dans articles La Gazette

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