HONORE D’ESTIENNE D’ORVES (1901-1941), LE COMPAGNON DE LA LIBERATION « QUI CROYAIT AU CIEL »

Publié le par Biblinimes

 

                

 

TRIBUNES -  le 20 Juillet 2010

Portraits de résistants

Honoré d’Estienne d’Orves. « Le compagnon de la Libération “qui croyait au ciel” »

Par Michel Boissard, 
historien.

Martyr 
de la Résistance, Honoré d’Estienne d’Orves était 
un officier 
de marine, issu 
d’un milieu aristocrate, qui créa une filière 
de renseignement majeure en France, avant d’être fusillé 
au Mont-Valérien 
en 1941.

Dans son Premier Journal parisien, le capitaine Ernst Jünger, en poste à Paris à l’état-major de la Wehrmacht, note à la date du 29 août 1941 : « Lu cet après-midi les lettres d’adieu du comte d’Estienne d’Orves, fusillé après jugement du tribunal militaire. (…) Lecture de haute valeur, j’avais le sentiment de tenir entre mes mains un document qui demeurera. » À la même date, le père dominicain Couturier écrit à Élisabeth de Miribel, secrétaire du général de Gaulle : « Dans le drame qui vient de se jouer à Paris, il est bon que la première victime soit un noble. Il est tombé à la place exacte que l’honneur assignait à la noblesse française. » Mais quelle est donc cette figure pionnière de la résistance à l’occupant nazi, volontiers parée des valeurs de la chevalerie, à qui Aragon dédiera son poème la Rose et le Réséda, fraternellement accolé aux communistes Gabriel Péri et Guy Môquet comme à l’étudiant chrétien Gilbert Dru, tombés ensemble dans la lutte pour la libération nationale ? Le descendant d’une lignée aristocratique provençale dont la devise est « inspirée par le chêne vert au feuillage persistant » : « Il ne perd jamais ses feuilles. » Par alliance conjugale associée à la prestigieuse dynastie de grainetiers et sélectionneurs de semences, les Levêque de Vilmorin. En un mot, une « grande famille » : « Enracinement dans l’histoire de France, sens du service, goût de la connaissance, du travail et des voyages… »(*) Tel est le bagage d’Honoré d’Estienne d’Orves, né en 1901, deuxième d’une fratrie de cinq enfants installée au château de Verrières-le-Buisson, près de Paris. Bachelier à seize ans, reçu à l’École polytechnique à vingt, il intègre l’École navale deux ans plus tard. Son cursus militaire est significatif : lieutenant de vaisseau en 1930, chevalier de la Légion d’honneur en 1935. Ayant parcouru les mers du Brésil à la Chine, du Maroc à Bali, l’armistice le trouve en 1940 à Alexandrie, à l’état-major de la Force X. À son supérieur, l’amiral Godfroy, il écrit alors : « Vous devinez mes sentiments. J’ai été élevé dans le culte de la patrie. 1870 et 1914 ont tellement marqué mes parents et moi-même que je ne puis concevoir l’asservissement actuel de la France. » Prenant le nom d’emprunt de Chateauvieux, brisant avec la discipline de la Royale, formant un petit groupe de marins et d’officiers, il rejoint la France libre à Londres, où de Gaulle « assumait le non du premier jour » (André Malraux). Affecté à l’état-major des Forces navales françaises libres, adjoint du colonel Passy au Bureau central de renseignements et d’action (BCRA), il est impatient d’agir en France occupée. Jetant les bases du réseau Nemrod, embarqué en Cornouailles sur un bateau de pêche, il accoste à Plogoff d’où, sous le pseudo de Jean-Pierre Girard, il sillonne la Bretagne pour mettre sur pied une filière de renseignement, vite efficace, sur les défenses côtières de l’ennemi, ses bâtiments de guerre, les aérodromes et les dépôts de carburant de la région de Nantes… Or la trahison fait son œuvre. S’étant tardivement rendu compte du comportement suspect du radio Marty, Estienne d’Orves et vingt-cinq de ses camarades sont arrêtés par la Gestapo, le 22 janvier 1941. Commence alors ce que l’on peut, sans excès de plume, appeler la Passion du lieutenant de vaisseau Henri, Louis, Honoré, comte d’Estienne d’Orves. À ses compagnons incarcérés, dès avant le procès qui a lieu du 13 au 16 mai, il fixe une ligne de conduite : « Ne faites pas de patriotisme cocardier. Cherchez et trouvez des alibis. Je les confirmerai et je vous couvre tous. Mettez tout sur mon compte autant que possible. » Pour lui, il fait siennes les phrases prémonitoires de Charles Péguy, le poète « patriote, socialiste et chrétien » : « Nous ne nous abusons pas quand nous croyons que tout un monde est intéressé dans la résistance de la France aux empiétements allemands. Et que tout un monde périrait avec nous. Et que ce serait le monde même de la liberté. Et ainsi que ce serait le monde même de la grâce » (Note conjointe sur Monsieur Descartes, 1914). De milieu catholique pratiquant, d’Estienne a retrempé sa foi depuis son mariage. En 1929, il s’unit avec Éliane de Lorgeril et ensemble ils auront cinq enfants. Et c’est ensemble qu’ils décident, elle à Verrières, lui à la prison de Fresnes, de prier aux mêmes heures. Car le verdict de la cour martiale est tombé : neuf peines de mort et le reste en travaux forcés. En dépit de multiples démarches pour la grâce, suscitées par l’inquiétude mêlée d’émotion parmi les juges, même les dignitaires de Vichy et dans l’opinion publique, le 29 août 1941, au Mont-Valérien (Hauts-de-Seine), le marin Estienne d’Orves est fusillé entre le commerçant hollandais Guillaume Doornik et l’agent commercial Maurice Barlier. Quatre mois plus tard, le 15 décembre, le journaliste et député communiste Gabriel Péri est exécuté dans les mêmes lieux. Dans l’Humanité clandestine de juin 1942, on lira un appel à la lutte des FTP du « Détachement Jean (!) d’Estienne d’Orves » … Puis, le 1er mars 1943, le journal marseillais le Mot d’ordre, dirigé par le catholique Stanislas Fumet, fait paraître les strophes d’Aragon liant l’histoire à la légende : « Qu’importe comment s’appelle / Cette clarté sur leur pas / Que l’un fût de la chapelle / Et l’autre s’y dérobât / Celui qui croyait au ciel / Celui qui n’y croyait pas. »

 

(*) Honoré d’Estienne d’Orves, un héros français, d’Étienne de Montety, Éditions Perrin, 2001.

 

                              

  

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