« JE SENS GRIMPER LES LIMACES… » (JAURES)

Publié le par Michel Boissard


 

S’interrogeant sur la place et le sens de « la langue mordante » dans le discours parlementaire, l’historien Thomas Bouchet se livre à une radioscopie de ce que l’on qualifie aujourd’hui de « dérapages » du langage politique. Et nous offre une véritable anthologie critique de l’injure et de l’insulte dans la vie publique depuis la Restauration (1815). Exemples. Février 1871. « Fille de la défaite » de la guerre franco-prussienne de 1870, perdue par Napoléon III, l’Assemblée nationale  se réunit à Bordeaux, Paris étant assiégé. La majorité des députés est composée de propriétaires terriens, vestiges de l’ancienne noblesse, hostiles à la République tout autant qu’aux « pratiques politiques urbaines ». L’opposition est frontale entre ces provinciaux monarchistes et la minorité républicaine radicale des grandes villes, en particulier Paris (Gambetta, Rochefort, Louis Blanc ou Garibaldi). A tel point que l’expression « Majorité rurale, assemblée honte de la France ! » proférée par l’avocat marseillais Gaston Crémieux met le feu à l’enceinte parlementaire. Le mot  est relevé par le journal « La Gazette de Nîmes » en ces termes : « Députés ruraux ! C’est un nom dont ils sont fiers car il exprime mieux que tout autre leur mission qui est de défendre la partie la plus saine de nos populations. » Janvier 1898,  durant l’Affaire Dreyfus, le Comte de Bernis, député du Gard, s’en prend avec virulence à Jaurès qu’il dénonce comme « avocat du Syndicat »  (Juif). S’attirant la riposte de l’intéressé : « Monsieur de Bernis, vous êtes un misérable et un lâche ! » Le représentant gardois finira par frapper - dans le dos -  le dirigeant socialiste… Qui n’en est qu’à ses débuts s’agissant de calomnies et d’attaques venimeuses ! En 1904, dans une période de tension extrême, il confiera même à l’écrivain Jules Renard : « Je sens grimper sur moi les limaces… »  La comparaison avec le gluant gastéropode s’impose pour Xavier Vallat, député royaliste de l’Ardèche, stigmatisant en mai 1936 le nouveau Président du Conseil Léon Blum : « Pour la première fois ce vieux pays gallo-romain sera gouverné… par un Juif ! » De la guerre froide des années 1950 au débat sur le PACS (1998) en passant par celui sur la légalisation de l’IVG (1973), l’hémicycle du Palais-Bourbon retentit ainsi d’adjectifs et d’épithètes malsonnants (mais parfois inventifs), souvent blessants ou dégradants, reflet en un sens de l’âpreté des enjeux sociaux et politiques à l’œuvre.

 

                                                                                                                                  Michel Boissard

 

Noms d’oiseaux. L’insulte en politique de la Restauration à nos jours. T. Bouchet, Stock, 2010, 19,50 euros                                                 

 

Publié dans articles La Gazette

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