JEAN CARRIERE VIVANT

Publié le par Michel Boissard

                                                              

 

Cinq ans après sa disparition, Jean Carrière (1928-2005) est vivant. Et on peut le rencontrer. Grâce à la publication chez Omnibus d’un premier volume de ses romans (et de deux essais autobiographiques écrits en contrepoint : « Le nez dans l’herbe », 1981 ;  « Le Prix d’un Goncourt », 1987). Préfacé par Jean-Jacques Pauvert, son éditeur d’origine. Accompagné d’une pertinente  présentation, de notes et d’une chronologie informées dues à l’écrivain Serge Velay. Le plaisir de la (re)lecture s’accorde ici à celui de la (re)découverte d’un auteur. Nous offrant l’opportunité de la réévaluation d’une oeuvre où le triomphe est étroitement tressé au malentendu. Avons-nous affaire à un romancier régionaliste ou à un écrivain métaphysique ? Maintenant qu’il a rejoint au panthéon littéraire des Cévennes André Chamson (1900-1983) et Jean-Pierre Chabrol (1925-2001), il est possible de leur rendre justice à tous les trois. Comme la Provence de Giono et le Yoknapatawpha de Faulkner sont créés de toute pièce, l’Aigoual de Chamson, le Pays minier de Chabrol et les Hautes-Terres de Carrière appartiennent à ce mentir-vrai en quoi Aragon voit le propre du roman. Entre réalisme et fiction, semblable au funambule avançant sur un fil, le créateur marche  souverainement sur une ligne de crête. Les trois premiers romans de Carrière - work in progress - font entendre,  chaque fois nouvelle et répétée à la manière de la gamme chromatique du « Boléro » de Ravel,  une identique et entêtante mélodie. Dans ce monde sans Dieu(x), où donc gît la vraie vie ? Pour Manuel Guérin-Marquez, le héros de  « Retour à Uzès » (1967), l’errance n’a pas de fin entre l’exil sud-américain de l’imaginaire Terbos et le royaume méridional de l’enfance. De même que le Goetz de Sartre la conduit  contre la cruauté de l’Histoire, Abel Reilhan, le protagoniste de « L’Epervier de Maheux » (Prix Goncourt 1972),  seul avec un ciel vide au dessus de la tête, mène sa guerre contre une terre aride, sans autre issue que la mort… Mais, comme le Sisyphe de Camus, il faut l’imaginer heureux ! A la façon de ce Julien Jourdan, le personnage central de « La Caverne des Pestiférés » (1978-1979) qui profite du choléra des années 1830 pour propager allègrement, dans ce monde gris de compromissions, une « épidémie de liberté »…

 

                                                                                                                                                Michel Boissard

 

L’Âme de l’Epervier, J. Carrière, Omnibus, 2010, 26 euros

 

Publié dans articles La Gazette

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