D'ASTIER DE LA VIGERIE, L’ARISTOCRATE DANDY DE LA LIBERTE

Publié le par Biblinimes

 

                                        

 

A considérer seulement son élégante silhouette digne du personnage d’un roman de Roger Vailland, on imagine mal Emmanuel d’Astier de la Vigerie en parolier d’une chanson de Léonard Cohen ! Pourtant est-ce l’auteur-compositeur-interprète canadien qui, l’année même de la disparition de cette figure de proue de la Résistance, donne avec « The Partisan » une renommée internationale à la « Complainte du Partisan » écrite par celui-ci à Londres, en 1943 : « Les Allemands étaient chez moi / On m’a dit résigne-toi / Mais je n’ai pas pu / Et j’ai repris mon arme / J’ai changé cent fois de nom / J’ai perdu femme et enfants / Mais j’ai tant d’amis / Et j’ai la France entière ». Se révolter ce fut simplement en 1940 « une question de dignité » pour le plus jeune des fils du baron Raoul d’Astier de la Vigerie, issu d’une famille vivaraise où l’on compte dés le XVIIe siècle chirurgiens, magistrats et officiers, et, du côté maternel, deux ministres de l’Intérieur, l’un sous Napoléon, l’autre sous Louis-Philippe… Peut être, aussi,  au regard de ses frères François et Henri, l’un saint-cyrien, l’autre artilleur colonial, tous cités et décorés en 14/18, le moyen de ne pas s’éprouver comme un « raté de héros ». Car cet ancien élève du lycée Condorcet, qui a fait Navale et découvert dans ses pérégrinations maritimes les séductions de l’opium, quitte tôt la Royale pour la plume du journaliste et de l’écrivain.  Assurant la matérielle par un emploi dans l’immobilier d’entreprise, le voici, rompant avec son milieu d’origine,  qui côtoie Drieu la Rochelle, Kessel et Cocteau, fréquente les surréalistes, publie dans Marianne - le journal de gauche lancé en 1932 par Gallimard, entre à Vu - l’hebdomadaire antifasciste de Lucien Vogel, le père de la future résistante et déportée Marie-Claude Vaillant-Couturier. « Dilettante, paresseux, indifférent à la façon des roués du XVIIIe siècle : c’est ainsi que le voyaient ses amis d’avant 1939. » écrira Lucie Aubrac. Mobilisé dans le renseignement à Lorient cette même année, démobilisé à Marseille après la capitulation de juin 1940, d’Astier s’indigne : « Reste l’espoir que l’histoire nous venge et replace dans l’ombre les vieillards militaires assis au sommet des ruines et qui ont eu le cœur de douter d’une cause qui n’était pas perdue. » Et se fixe une ligne de conduite offensive : « Faire quelque chose, c’est immédiatement non pas résister (…) mais attaquer. » Avec l’as d’aviation Corniglion-Molinier, producteur du film « Sierra de Teruel » d’André Malraux,  il organise « La Dernière colonne » petit groupe de résistants où se retrouveront  le mathématicien et philosophe Jean Cavaillés, Lucie et Raymond Aubrac, Charles d’Aragon… Les habitants de Nîmes, de Clermont-Ferrand, de Nice, de Marseille, de Toulouse et même de Vichy, plus tard ceux de Montluçon et Limoges en connaîtront l’existence et le dynamisme lors de campagnes d’affichages massives contre les collabos !  En février 1941, des arrestations déciment le réseau et d’Astier, sous le pseudonyme de « Bernard » entre en clandestinité. L’homme de l’écrit qu’il n’a cessé d’être fonde alors Libération, un périodique qui sera l’organe du mouvementLibération-Sud, l’un des trois plus importants groupements résistants de la zone non-occupée, recrutant ses forces parmi les syndicalistes CGT et les milieux socialistes. Une liaison est établie avec Londres dés 1942, et en mars de cette année-là,  Jean Moulin, envoyé du général De Gaulle jouant son rôle de « Carnot de la Résistance » (Malraux) peut réunir en Avignon les responsables de Libération (D’Astier), Combat (Henri Frenay) et Franc-tireur(Jean-Pierre Lévy). Emmanuel d’Astier, ayant rencontré De Gaulle, sera chargé par celui-ci de négocier avec le Président Roosevelt la légitimité de la France Libre. En même temps, il participe à l’unification des forces dispersées de la résistance métropolitaine et devient le Commissaire aux affaires politiques des Mouvements unis de la Résistance (MUR) Membre de l’Assemblé »e consultative provisoire d’Alger, il est nommé en novembre 1943 – rejoignant ainsi des fonctions exercées naguère par ses ancêtres maternels – Commissaire à… l’Intérieur du Comité français de libération nationale (CFLN). A ce titre, il discute avec Winston Churchill  de l’aide armée des alliés à la Résistance. Ministre – toujours de l’Intérieur – du Gouvernement Provisoire, il le demeure jusqu’à l’automne 1944. Ce Compagnon de la Libération (tout comme ses deux frères),  refusant alors au Général une ambassade à Washington, transforme en quotidien son journal Libération qu’il dirigera pendant vingt ans, au cours d’une troisième vie de parlementaire et de militant progressiste, compagnon de route des communistes. Esprit libre, il combattra avec eux contre le réarmement de l’Allemagne via la CED (Communauté européenne de défense) en 1954, et s’opposera au Traité de Rome en 1957, mais neutraliste  affirmé il condamnera l’intervention soviétique à Budapest en 1956. Se rapprochant du gaullisme, bien qu’ayant refusé la confiance à De Gaulle en 1958, l’aristocrate qui obtînt le Prix Lénine de la Paix, le dandy résistant qui épousa en secondes noces la fille d’un révolutionnaire bolchévique, le commentateur de l’actualité d’un célèbre «Quart d’heure » télévisé, directeur du mensuel L’Evénement, achève son temps en 1969 par une saillie de presse mémorable : «Je vote pour Pompidou-la-scarlatine ! ». Lors de sa disparition prématurée, son collègue du Monde, Pierre Viansson-Ponté salue justement «un homme qui ne ressemblait à personne ».

 

                                                                                                                                Michel Boissard,

                                                                                                                                                           Historien. 

 

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