PIERRE MESSMER, LE RAISONNABLE ET LE PASSIONNE

Publié le par Biblinimes

 

                                                       

 

 

 Passionné et raisonnable : en écho au discours du général de Gaulle caractérisant d’un mot du moraliste Chamfort les premiers compagnons de la France Libre, tel apparaît  le résistant Pierre Messmer (1916-2007) à la rescapée de la Shoah et déportée Simone Veil, lui succédant à l’Académie française. « Le passionné a vécu, le raisonnable a duré. » A ce dernier, Pierre Messmer emprunte la fidélité à ses origines. S’il est né à Vincennes, sa lignée est à la fois alsacienne et lorraine. Son grand-père paternel, un paysan de Marmoutier non loin de Strasbourg, choisit la France, et donc l’exil, en 1871. Du côté maternel, on est lié à cette Lorraine qui regarde vers la Haute-Marne où Jeanne naquit à  Domrémy, et vers la Moselle, dont il sera vingt ans durant (1968-1988) le représentant à l’Assemblée nationale. Cet ancrage terrien nourrit paradoxalement l’appel du grand large. Eduqué  chez les Oratoriens, au lycée Charlemagne, puis à Louis-le-Grand, le bon élève rêve d’ailleurs et d’aventures au long cours. « Entre la mer et le désert, il hésitera longtemps. » dira de lui  le professeur François Jacob, autre résistant notoire. Bachelier en 1933, breveté de l’Ecole nationale de la France d’Outre-Mer, docteur en droit, diplômé de l’Ecole des langues orientales, il opte pour l’Afrique.  Sous-lieutenant de tirailleurs sénégalais durant son service militaire, maintenu sous les drapeaux en 1939, c’est dans le Puy-de-Dôme, où il est replié, qu’il entend, non pas l’Appel du 18 juin 1940, qu’il n’entendra d’ailleurs pas,  mais, la veille,  le 17 juin, la déclaration du maréchal Pétain annonçant la capitulation de la France. Et voici le passionné. Sur le champ, c’est-à-dire immédiatement et sans délai, avec son ami le lieutenant Jean Simon, à moto, en auto-stop et en train, tous deux gagnent Marseille. L’objectif est simple : se battre. Tous les moyens sont bons : faux ordres de mission, uniformes troqués pour des vêtements civils, il s’agit d’embarquer pour l’Afrique du nord ou la Grande-Bretagne.  A bord du Capo Olmo qui se dirige vers Oran, Messmer, Simon,  le commandant Vuillemin  et quelques camarades clandestins,  imposent un changement de destination et déroutent le bâtiment vers Gibraltar, d’où il rallie Liverpool, en France Libre… Le patriote alsacien-lorrain, rigide, travailleur et croyant, s’est fait déserteur. « Pas un instant, nous ne nous sommes interrogés pour savoir si nous devions suivre les mouvements de notre cœur plutôt que les ordres de nos chefs : aucun doute n’a assailli notre esprit ; aucun doute n’y entra jamais les années suivantes. » L’exercice de ce droit inaliénable à l’insoumission a, cependant, de surprenantes conséquences. François Jacob a raconté la suite : reçu, avec Jean Simon, par De Gaulle, dans ses bureaux londoniens,  le lieutenant Messmer n’est ni félicité, ni remercié. A peine le chef de la France Libre lui demande-t-il dans quelle arme il veut servir. « A la Légion étrangère ! » est la réponse. Commence alors l’épopée épique qui mène les combattants de la France Libre de l’Erythrée en Syrie, d’Egypte en Lybie à Bir Hakeim et El Alamein, jusqu’à la Tunisie.  A l’issue d’un stage parachutiste à Londres où il est retourné en octobre 1943,  le capitaine Pierre Messmer débarque en Normandie en août 1944. Il dirige vers Paris  l’état-major du général Koenig, son chef en Afrique, maintenant gouverneur militaire de  la capitale libérée par l’insurrection populaire appuyant l’arrivée de la 2e DB de Leclerc. Le raisonnable ressort sous le passionné : la France libérée n’est pas toujours celle dont on rêvait dans les « horizons flamboyants «  du désert africain. Pierre Messmer repart : « J’avais l’illusion que pour être propre, il suffisait que je risque ma vie. » Pour l’ancien élève  de l’Ecole de la France d’Outre-Mer, l’Indochine, la Mauritanie, la Côte d’Ivoire, le Cameroun tisseront les années suivant la Libération. Et c’est cet officier supérieur, ex- haut-commissaire du gouvernement en AOF et AEF, qui fut directeur de cabinet du ministre socialiste de l’outre-mer Gaston Defferre, qui écrit plus tard dans son livre « Les Blancs s’en vont » : « J’ai compris que d’autres peuples avaient, comme le mien, le goût de la liberté. Il était absurde, coupable et contraire à la vocation comme aux intérêts de la France de s’y opposer. Le colonial que j’étais est ainsi devenu acteur de la décolonisation. »  Le réalisme, il en fera encore preuve dans sa charge de Ministre de la Défense nationale (1960-1969) confronté aux soubresauts  tragiques qui accompagnent dans l’armée la marche inéluctable vers l’indépendance de l’Algérie. Premier Ministre, de 1972 à 1974, dans des conditions économiques complexes et un climat politique parasité par la maladie du Président de la République, son caractère entier lui vaut une réputation de rigidité, que ce fidèle du gaullisme assume sans états d’âme apparents. C’est parce qu’il donnait à la politique son sens étymologique - le service de la cité - que le résistant Pierre Messmer s’écarte vite du bourbier présidentiel qui suit le décès subit de Georges Pompidou (1974). Le raisonnable a parlé. Mais le passionné, qui s’éteint nonagénaire, perce encore dans cet hommage étonnant rendu sous la Coupole - où il a succédé à un autre gaulliste historique, Maurice Schumann  - à un Victor Hugo militaire qui écrivait à son fils : « J’aime les gens d’épée en étant moi-même un (Hugo, fils de général, était enfant de troupe). A une condition pourtant. C’est que l’épée soit sans tache. »

                                                                                                        Michel Boissard,

                                                                                                                                                             Historien.                                 

 

 

Publié dans humanité

Commenter cet article