LES SILENCES D’UNE MERE

Publié le par Michel Boissard

                                                      

 

La mort transforme la vie en destin, dit Malraux. Or les héros meurent jeunes. Ce qui leur confère une part d’éternité. Celle d’Albert Camus, il la gagne voici tantôt un demi-siècle - le 4 janvier 1960 - sur une route de l’Yonne, tué net dans un accident d’automobile. A quarante-sept ans. Entrelaçant faits chronologiques, citations littéraires et monologues intérieurs fictifs du Prix Nobel de littérature 1957, l’essayiste Jean Lenzini reconstruit « Les Derniers Jours de la vie d’Albert Camus ». A la manière d’une confession objective, dont la sobriété vibrante d’écriture n’est pas sans rappeler l’ultime récit publié par le romancier - « La Chute » (1956). Qui remémore l’existence de Jean-Baptiste Clamence, jadis brillant et disert avocat, au donjuanisme proverbial, dont les défaites intimes et les échecs sociaux sont le moyen et l’occasion d’offrir un miroir réfléchissant à l’humanité de notre temps. L’axe du petit livre chaleureux et riche de substance de Lenzini s’organise autour de la parole et du silence. Eclairée par la phrase de Bossuet : « Il y a une éloquence du silence qui pénètre plus que la langue ne saurait faire. », voici l’histoire des quarante-huit heures durant lesquelles Camus fait, dans l’ignorance de la tragédie à venir, le bilan d’une vie dominée par une constante  et contradictoire relation au mutisme. Il a quitté le 3 janvier sa résidence provençale de Lourmarin. Dans sa serviette, le manuscrit presque achevé du « Premier Homme », sa prochaine œuvre largement autobiographique.  La première à l’issue de quatre ans de page blanche… Dédiée à sa mère, analphabète et quasi muette, figée dans la misère à laquelle l’enfant de Belcourt, quartier populaire d’Alger, a fini par échapper. Evoquant enfin cette Algérie natale, en guerre depuis 1954, pour laquelle il nourrit des sentiments ambivalents et laconiques. « Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. » Au risque de devenir cette Belle Âme que critiquera durement Sartre à la publication de « L’Homme révolté ». Quitte, après l’accident mortel, à saluer de manière émouvante en Camus «  un humanisme têtu, étroit et pur, qui livrait un combat douteux contre les événements  massifs et difformes de ce temps. »

 

                                                                                                                                                         Michel Boissard

 

Les Derniers Jours de la vie d’Albert Camus, J. Lenzini, Actes Sud, 2009, 16,50 euros

 

Publié dans articles La Gazette

Commenter cet article