PREFACES A LA CONTREBANDE

Publié le par Biblinimes

 

                                          

 

 

A Carcassonne, vers la fin de l’an (19)40, dans la cuisine de sa logeuse,  Mademoiselle Agnès,  Aragon lit devant Jean et Germaine Paulhan son poème « Les lilas et les roses » :  « O mois des floraisons mois des métamorphoses / Mai qui fut sans nuage et juin poignardé »... Dans cette ville où « la seule lumière » se nomme Joë Bousquet, avec Elsa Triolet (1896-1970), sa compagne de vie et d’écriture, tous deux font la connaissance de Pierre Seghers, installé aux Angles, près de Villeneuve-les-Avignon, où il édite la revue Poésie 40.  De ce temps d’épreuve qui mène le couple d’abord à Nice, puis dans la clandestinité de Saint-Donat (Drôme), réémergent quatre brefs récits signés d’Elsa. Témoignages d’une grande sobriété d’écriture sur cet « étrange pays » coupé en deux depuis la capitulation de Pétain. « Ce n’était qu’un passage de ligne » et « Les souliers grillés » restituent ces petits riens qui tissent l’atmosphère d’un quotidien angoissant jusqu’à l’épuisement dans une France sous la botte nazie. Quand le franchissement de la ligne de démarcation relève de l’exploit sans images d’Epinal. Et qu’une prison tourangelle peut être l’antichambre du poteau d’exécution au Mont Valérien. « Clair de lune » appartient à cette littérature de contrebande qui, sous l’ordinaire du récit, laisse transparaître la tragédie du monde réel. En pleine guerre, Madame Léonce s’étourdit d’un salon de coiffure à la quête de beurre frais ou à la recherche de crottes en chocolat… Il suffit d’un léger sentiment de déréliction pour que cette bourgeoise - peinte au vitriol - découvre l’horreur qu’elle refusait jusqu’ici de connaître. Tout comme « Yvette », une jeune fille lambda, souffrant mille morts familiales et personnelles sous l’Occupation. Acceptant d’être, volontairement ou non, femme-jouet, femme-soumise, femme-résignée, femme-aveugle. Sans larmes. Ni regrets. « Amère comme une amande, comme l’expérience, comme une vie ratée… » A l’écart de l’Histoire !

 

                                                                                                         Michel Boissard

 

Quatre récits de l’Occupation, E. Triolet, Editions Aden, 2010, 10 euros

 

Publié dans articles La Gazette

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