QUAND LA MARGINALITE DEVOILE L'ENVERS DE LA SOCIETE

Publié le par Biblinimes

 

 

 

Les Bas-Fonds, Histoire d'un imaginaire. Par Dominique Kalifa. Le Seuil, collection L'Univers Historique,394 pages, 2013.

 

Sur les chemins rarement explorés de l'histoire du crime et des formes de transgression sociale, l'universitaire Dominique Kalifa nous procure un essai original, où l'histoire des représentations s'accorde à celle des mentalités. A l'issue de quel itinéraire, un nom commun : les bas-fonds - terme de navigation maritime, ou encore de topographie urbaine, devient-il sujet sociologique à part entière ? Nanti d'une typographie majuscule, le mot interpelle le dictionnaire. De Littré (1863) : « Une classe d'hommes vils et méprisables. » Reliant géographie et esprit des lieux, Balzac avait déjà parlé de « caverne sociale ». Slum etunderworlden anglais, bassi fondi en Italie, bajos fondosen espagnol, le phénomène est contemporain du XIXe siècle. Il en éclaire les structures économiques, politiques et morales. Héritier des « mauvais pauvres » du Moyen-âge, mendiants et vagabonds, successeur des « gueux » de la Renaissance, délinquants pouilleux et immondes, l'univers de la marginalité dévoile les « dessous » et l'« envers » du monde des puissants. Au moment-clé du « grand basculement dans l'ordre industriel » sous l'impulsion des bourgeois conquérants. Ici, règnent le Vice, le Crime et la Misère. Mais lequel génère l'autre ? Nul étonnement à ce que Marx et Engels dans « La Sainte-Famille » (1845), décapent - en des pages surprenantes de modernité - les figures emblématiques des « Mystères de Paris » imaginées par le socialiste Eugène Sue (1804-1857). Du Chourineur au Maître d'Ecole en passant par la Chouette ou Bras-Rouge. Voici le miroir inversé d'une société dont Victor Hugo dénonce le « surplomb terrible » des tares et des maux  : « Paupérisme, prolétariat, salaire, éducation, pénalité, prostitution, sort de la femme, richesse, misère... » (Les Misérables, 1862) Il existe donc « un monde sous le monde ». Fascinant pour les privilégiés qui, en une cynique « Tournée des grands-ducs », découvriront bouges et tripots, bordels et lieux de fantasmes inavouables (captivant chapitre VI de l'ouvrage!). Egalement, objet littéraire renouvelé. Londonien avec les quartiers glauques décrits par Dickens. Parisien - dépaysant et décoiffant - pour Maupassant et Barrès ou Francis Carco. Aventurier et berlinois pour Joseph Kessel. Colonial avec la Casbah algéroise de Pépé-le-Moko... Les Bas-Fonds appartiennent-ils désormais à notre archéologie culturelle? Pas si sûr. Du « Salaud de pauvres ! », lancé par Gabin dans la célébrissime « Traversée de Paris »  - sous l'Occupation (C.Autant-Lara, 1956), au discours sur l'underclass, l'actualité ne laisse pas d'en être vive.

Michel Boissard,

Historien.

 

 

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