TRENTE ANS DE LA VIE D’UNE FEMME

Publié le par Biblinimes

 

                                               

 

Michèle Gazier (1946) dessine à la pointe sèche situations et sentiments. Tandis qu’elle burine avec soin les figures de ses personnages. Avec « La fille », la romancière biterroise, née de parents espagnols et qui nous fit découvrir l’écrivain catalan Manuel Vasquez-Montalbàn, porte à la perfection ces deux procédés de gravure littéraire. C’est le récit des trente premières années de la vie d’une femme. Entre la fin de la Première guerre mondiale - elle naît en 1917 dans un anonyme village du Nord, et les lendemains de la Seconde - elle devient mère après la Libération.  Mais l’Histoire n’est, ici, qu’un fond sonore. Pas de dialogue, peu de descriptions. L’écriture donne l’impression d’un sillon profondément creusé dans le métal de la vie, l’auteure laissant le lecteur s’attacher aux ébarbements qui en résultent… Une existence lente, monotone, ordinaire et exilée dans un Sud dont l’universalité géographique est toute faulknérienne. Celle de Marthe, une sorte d’anti-héroine, d’ailleurs seule prénommée dans ce roman. Qui devait à la naissance s’appeler Antonia. Mais que son géniteur, tout juste sorti d’un lit adultérin et passablement éméché, déclara à l’état-civil sous le nom de Philomène !  Père sans vocation, vite disparu, et mère dominatrice qui « exalte toujours les valeurs du travail, de la persévérance, de l’honnêteté, de la rigueur, de la foi. »  Une Génitrix que Mauriac eût reconnu pour sienne. Tant elle allie, en une seule personnalité, étroitesse bigote, sévérité et rigidité. Dont ses autres enfants, l’aînée et le garçon, n’auront pas à souffrir, la première s’émancipant par le travail et le mariage, le second s’éloignant de la famille… Reste Marthe. Elle voulait devenir institutrice ; elle sera giletière. Elle aurait bien aimé d’amour un vague, blond et beau Cousin. Mais la mère lui  inculque l’horreur des hommes et la détestation de la chair !  La vie réelle ne l’effleure que par les livres et la lecture : les sœurs Brontë et George Eliot. C’est sa « vraie vie », à elle. Un jour pourtant, à la veille d’accoucher, son cri de mutique soumise et résignée va déchirer le silence…

 

                                                                                                                                                                Michel Boissard

La fille, M. Gazier, Le Seuil, 2010, 16,50 euros

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