UN RASTIGNAC DE PROVENCE

Publié le par Michel Boissard

                                                          

 

On réédite « Numa Roumestan » (1881), d‘Alphonse Daudet (1840-1897). A (re) lire ce roman souvent ignoré, il se vérifie que l’art de l’écrivain nîmois ne se réduit pas à celui d’un conteur  « tutu-panpan »… Par la richesse de la thématique et le réalisme de l’écriture, il appartient à une part de la littérature française du XIXe siècle à réévaluer. Voici, en effet, l’histoire d’un prodigieux animal politique. Un arriviste dans la filiation de Balzac. Un Rastignac provençal. « Fidèle au clan et à la tribu, hantant les estrades où se mêlent panaches, drapeaux et fanfares… » Numa Roumestan fait de médiocres études à Aix-en-Provence. Happé par Paris, où il végète dans le journalisme, il fait retour à la terre natale.  Et se lance en politique. C’est Nord contre Sud.  Il est prompt à l’action, ardent dans les pensées, emporté par les passions – « les tempêtes en Méditerranée, dix pieds d’écume sur une eau très calme »… Chaleureux et familier, la parole volubile, la poignée de mains aisée et un intense besoin de plaire, il fera carrière. Il sera député de l’imaginaire Aps-en-Provence, combinaison réussie de Nîmes et d’Arles… Daudet illustre remarquablement ici la fiction antiparlementaire chère à l’homme de droite qu’il est. Interprète d’un sentiment diffus et récurrent de l’opinion française de la IIIe République à nos jours.  Sur ses traces, nous fréquentons les coulisses du pouvoir. Notre héros, épouse la fille d’un procureur.  Qu’il trompe avec une diva bien introduite dans le grand monde. Et devient ministre. Mais le coup de génie de Daudet est d’entourer Roumestan, issu d’un « Midi câlin et félin », de figures d’un relief haut en couleurs : Rosalie, son épouse d’une humilité désespérée ; son beau-père l’austère « nordiste » Le Quesnoy ; son inspirateur et sobresaliente – le « chimérique et délirant Bompard » ; le pathétique tambourinaïre Valmajour… Quant à Numa lui-même, « qui ne pense qu’en parlant », on le dira fait – selon le mot de Montaigne – « d’un fagotage de diverses pièces » : de Gambetta au député du Gard Numa Baragnon (1835-1892)…

 

                                                                                                                  Michel Boissard

 

Numa Roumestan, A. Daudet, Jacques Marie Laffont, éditeur, 2010, 18,90 euros

 

Publié dans articles La Gazette

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