UN ROMANCIER RUSSE DE LANGUE FRANCAISE

Publié le par Michel Boissard

                                       

 

Ensemble, ils ont de communes racines gardoises. L’un, André Gide (1869-1951), Prix Nobel de littérature, a fondé il y a un siècle la « Nouvelle revue française » - la fameuse NRF. L’autre, l’académicien  Jean Paulhan (1884-1968),  la dirigea durant quarante ans.  Ce dernier  note méchamment : « Simenon est une sorte de Balzac pour pauvres (d’esprit) comme Agatha Christie est une sorte de Poe. » Tandis que le premier déclare : « Simenon est le plus vraiment romancier que nous ayons en littérature française aujourd’hui. » Mais tous deux figurent  au nombre des quelque six cent entrées de l’Autodictionnaire Simenon, définies par Pierre Assouline à partir de l’œuvre-fleuve de l’auteur de « Pedigree » (1948). Disparu voici juste vingt ans. Que le critique Pol Vandromme comparaît à ces maîtres de la vastitude littéraire que sont les écrivains russes. Tout admiratif de « la langue impersonnelle d’un Tchékhov aux charmes vénéneux »… Ecriture dont nous (re) découvrons ainsi l’exceptionnelle diversité.  Inattendue, celle de l’auteur engagé. « Je veux être un anarchiste libre, c'est-à-dire un anarchiste individuel. » (1975)  Qui met les points sur les i : « Je comprends un mot terrible de Léon Blum à la Chambre, en 1936 : Bourgeois, je vous hais ! » (1960) Et précise sa famille d’origine : « Je suis né au milieu des petites gens, ceux avec lesquels on fait les démocraties… » (1963) Une écriture à l’alacrité de style du polémiste qui s’en prend à l’écrivain audois Jean Cau (1925-1993), passé de gauche à droite et chantre de la peine de mort : « Vous en êtes resté à l’idéal hitlérien : un peuple sain, uniquement composé par une élite physique et soi-disant intellectuelle. » (1975) Et n’épargne pas le polygraphe réactionnaire Maurice Druon, alors au gouvernement : « La France possède un ministre de la Culture. Culture de quoi ? » (1973) Une écriture qui transperce intuitivement « l’homme nu » : « Je n’ai jamais pensé un roman, j’ai senti un roman. » (1981) Et qui se tend un miroir au travers de son héros Maigret : «  Lorsqu’il était jeune et qu’il rêvait de l’avenir, il aurait voulu être un raccommodeur de destinées… » (1955)

 

                                                                                                                                                      Michel Boissard

 

Autodictionnaire Simenon, P. Assouline, Omnibus, 2009, 26 euros

 

 

Publié dans articles La Gazette

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