UN SCAPIN DE BANLIEUE

Publié le par Michel Boissard

 

                                                             

 

A l’instar de Montherlant tirant sa « Reine morte » (1942) d’ un auteur du Siècle d’Or espagnol,  de Jean Anouilh écrivant son « Antigone » (1944) d’après Sophocle, le philosophe  Alain Badiou (1937) ressuscite le Scapin de Molière dans une tétralogie dramatique que réunit l’éditeur Actes Sud.  Ici, l’ « habile ouvrier de ressorts et d’intrigues » se nomme Ahmed.  Citoyen de Sarges-les-Corneilles,  banlieue parisienne. Un algérien subtil dans ce petit monde aux personnages pittoresques et vrais. Fenda, la jolie louloute noire, amie d’Antoine - dont le père, contremaître d’usine, milite pour la France aux Français.  Alexandre le terroriste, aimé de Sabine, la fille de Lanterne - le Maire, une éminente figure du Parti de la qualité communiste française. Lui-même adversaire/complice juré de Madame Pompestan, députée et femme de PDG - étoile montante du Parti républicain pour le rassemblement et le redressement de la France. Grâce à la maîtrise d’une langue - qui est celle qu’on lui a imposée - Ahmed  fait triompher fantaisie et amour. Notre-Scapin-de-quartier-sensible est également philosophe. Dans un feu d’artifices de l’esprit où la farce libertaire donne la main à la démystification du pouvoir, il décape concept sur concept : le rien,  la cause et l’effet, le multiple, le hasard,  l’infini… Démarquant enfin « Les Grenouilles » d’Aristophane, Alain Badiou met en scène ce « Scapin arabe » en visite aux Enfers du Théâtre. Où il invoque avec un comique irrésistible les ombres de Sarah Bernhardt déclamant « L’Aiglon », de Claudel « le chrétien amoureux de la terre grasse », et de Brecht, le marxiste « à la veste de cuir / à la casquette prolétaire »…

 

                                                                                                                        Michel Boissard

 

La Tétralogie d’Ahmed (Ahmed le subtil, Ahmed philosophe, Ahmed se fâche, Les Citrouilles), A. Badiou, Babel, 2010, 10,50 euros

Publié dans articles La Gazette

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